Bien que les biographies de chacun des intervenants ici réunis soient tout à fait brillantes, on ne peut en dire autant du roman lui-même. On ne présente plus Boris Vian, et on a grand intérêt à découvrir l’imposante feuille de route de l’éditeur Eric Losfeld. Tant qu’à mon appréciation du livre, je m’explique ici !
Il s’agit d’abord d’une pochade humoristique, dont l’intérêt m’a semblé s’émousser à mesure de ma lecture. Il me semble que le livre, bien enjoué, inventif et pétillant, perd de sa maîtrise en cours de route. Peut-être bien que l’écriture se relâche, ou encore que les traits d’humour — puisque limités à une certain type de blagues — s’essoufflent, devenant, forcément, moins inventifs. Avec une histoire centrale un peu négligée, l’anecdote, ici traitée en simple faire-valoir d’un certain pseudo-érotisme narcissique, offre pourtant un très fort potentiel. Le roman aurait pu donner lieu à de nombreux développements et certainement à quelques réflexions qui auraient très bien pu nous apparaître aujourd’hui comme excessivement modernes, voire prémonitoires. En traitant effectivement de la quête de l’être esthétiquement parfait, Boris Vian nous ramène à notre actualité quotidienne, caractérisée par cette recherche sans fin de l’idéal, que ce soit spirituellement dans l’estime de soi, ou physiquement dans cette inlassable autosatisfaction, qui forme maintenant le projet social, les rêves et les hantises de chacun.
Ils sont conditionnés de telle façon que l’idée même de la laideur leur est une horreur... Le jour où ils s’aperçoivent de leur imperfection, ils se suppriment... (p. 183)
Moi, j’aime les jolies créatures et je cherche à en fabriquer le plus possible... (p. 184)
Avez-vous remarqué qu’on ne peut pas se promener dans la rue sans voir des quantités de gens laids ? Eh bien, j’adore me promener dans la rue, mais j’ai horreur du laid. Aussi je me suis construit une rue et j’ai fabriqué des jolis passants... C’est ce qu’il y avait de plus simple. (p. 185)
Cependant, tel n’était pas le but de M. Vian. Je soupçonne surtout qu’il s’agissait ici d’un travail alimentaire, Boris étant dans le besoin. Ceci étant dit, il ne faut pas non plus se priver de ce plaisir facile, quoiqu’un peu ennuyeux et chauvin, sachant par ailleurs que la biographie de Boris Vian contient nombre d’œuvres plus significatives.
Enfin, permettez-moi de noter que l’érotisme sous-jacent omniprésent dans Et on tuera tous les affreux, mâtiné de machisme et de naïveté, ne peut que nous réjouir au moment où notre société — toujours elle ! —, semble avoir banni l’érotisme, l’effaçant de nos comportements, alors que la sournoise hypocrisie pornographe est partout.
p. 109
Le type qui se trouvait dans le premier mirador est en train de se dégager des décombres. Si l’on en croit ce qu’on entend, il s’est fait un peu mal en tombant. Mais nous sommes de sales égoïstes, et ça nous laisse froids.
p. 110
Je commence à me demander si Mike Bokanski n’est pas en train de s’élever un peu au-dessus de sa condition de policier amateur.
[...]
[...] ce n’est pas réjouissant de se prendre les pieds dans les ronces, les gouffrelipettons et les racines tous les deux mètres, en pleine obscurité, sans savoir où on va. Mike Bokanski s’en fiche royalement et il passe à travers tout ça comme un tank. Je me dis qu’il doit avoir encore une bonne douzaine de grenades sur lui et ça me fait un peu peur, mais à la réflexion, je pense qu’il sait s’en servir et qu’il prendra ses responsabilités.
p. 149
— Oui, dis-je. Mon matelas est très dur et il a besoin de quelques exercices d’assouplissement.
Vian, Boris