Dans un ton direct et coloré, mais avec beaucoup de tendresse, parfois brute et frontale, ou que l’on devine parfois, Depardieu confie souvenirs et confessions, ainsi qu’un amour indéfectible pour la vie. Ce sont des pages belles et magnifiques, sensibles, nuancées et brutes.
À chaque fois que je pose le livre (que je le met en pause), je me dis « Il est émouvant, le bougre ». C’est à la fois beau, tragique, sans détours, sombre et lumineux et imprégné d’une grande force d’évocation.
p. 10
Les autres, mes frères et sœurs, Alain, Hélène, Catherine, Éric, Franck, il sont vécu les mêmes choses, et pourtant, devenus adultes, ils n’ont pas eu la même vie que la mienne. Ils sont restés dans le moule. Pourquoi ? Je me le demande bien.
p. 23
Je ne devais pas naître, et en naissant malgré tout j’ai volé les jambes de ma mère, je l’ai empêchée de partir, je l’ai condamnée à la résignation.
p. 31
Je n’ai pas besoin qu’on s’occupe de moi, je le fais très bien tout seul. Je ne suis pas malheureux. [1]
[…]
Si j’ai réussi à survivre aux aiguilles à tricoter de ma mère, de qui est-ce que je pourrais-je bien avoir peur ? De personne, et surtout pas de moi. J’ai une confiance absolue en moi, en mon destin. Cette confiance, elle est le fil tendu de ma vie sur lequel je m’avance sans trembler.
p. 42-43
J’ai à vendre des cigarettes, du whisky, des chemises, des jeans, des tee-shirts, et au début je n’ai aucune idée de ce que je peux demander, aucune idée de la valeur des choses. Chez nous, on n’achète jamais rien […]. Alors j’apprends. On me dit : « Tiens, je te donne ça pour la chemise. » Et si ce n’est pas suffisant, je le vois aussitôt dans les yeux du type. Il est content, il flaire en moi le pigeon, la bonne affaire. Alors, je lui reprends la chemise et je dis : « Non, c’est pas le prix », et immédiatement le gars propose plus. J’apprends à faire le prix dans le regard de l’autre. Quelques années plus tard, je ferai exactement la même chose dans le cinéma — « Vous me voulez vraiment ? Regardez-moi bien. Va falloir payer, les gars. À ce prix là, moi je reste au lit. »
p. 142
La direction d’acteur, c’est du vent. Le plus souvent, tu joues la scène à ta façon, et tu entends le réalisateur : « Tu devrais faire ça, Gérard. — Je viens de le faire, abruti. Tu me le dis parce que tu l’as vu et que ça t’a touché. Tu penses que je ne l’ai pas fait exprès, alors tu me demandes de refaire ce que je viens de faire sous ton nez [...]. »
p. 149-150
Mais durant toutes ces années, j’ai cru que je devais courir pour plaire, courir pour gagner l’estime de l’autre, courir, courir, toujours courir, je me suis épuisé avec ça et j’ai épuisé dans le même temps les femmes qui m’ont aimé. […]
L’état amoureux, c’est une folie, une attention perpétuelle à l’autre. J’ai connu ça avec Élisabeth, puis avec chacune des femmes que j’ai aimées. Tu n’en as pas conscience mais tu es sans cesse à penser à l’autre. Tu donnes, tu donnes. C’est fatiguant, ça ne peut pas durer éternellement. À la moindre petite faille, tu éprouves une déception. Avec le temps, tu apprends que ces déceptions font partie du lot, que tu ne peux pas être jour et nuit dans la même intensité amoureuse. […]
Pourtant, tu continues à donner, mais tu remarques que parfois l’autre n’est plus là pour prendre.
p. 172
J’apprends à prendre le temps de me faire plaisir, à éprouver du plaisir dans tout ce que je fais, même si ça me prend deux fois plus de temps qu’avant. [2]
Depardieu, Gérard