Plusieurs personnes de ma connaissance, ou de la sphère publique, vouent à ce livre une sorte de culte, lequel m’a toujours semblé un peu soupçonneux, biaisé peut-être : comment des gens de tendances culturelles divergentes pouvaient se rallier à ce bouquin, sorte de polar intellectuel volumineux. Je me suis donc mis à la tâche, sur une courte période de 5 jours (et nuits), et, ayant complété la lecture, mon impression générale demeure, toujours vague mais moins biaisée : je peux désormais apporter quelques nuances. Le roman — ou ses personnages, ce qui revient à dire : le roman — est parfois très attachant, parfois verbeux, ponctué régulièrement de longs passages en langage intérieur, qui s’étaleraient à la façon de paysages « endophasiques » dans lesquels sont ruminées toutes les situations et hypothèses que se partagent ses quelques protagonistes.
L’écriture est soignée et méticuleuse. Elle revêt parfois des couleurs fantastiques. L’auteure a un talent inouï qui lui permet de faire jaillir des images fortes en trois ou quatre mots. Des images originales et colorées, qui m’ont souvent forcer à l’arrêt, non pas pour les comprendre, mais simplement pour le plaisir de les visualiser, s’attarder et goûter cette tournure, cette image, ces quelques mots. Invitant au rêve, aux sens, un roman dont la progression — que ce soit à cette petite échelle du mot à l’autre mot, ou sur le grand plan d’ensemble — est toujours précise et maîtrisée.
On pourra également apprécier la très fine description de la vie sur un campus universitaire (peut-être dans les années 80), où se rallient et s’ignorent les étudiants, dont la jeunesse et les interactions, particulièrement celles entre les membres du petit groupe des protagonistes, sont souvent insondables (littéralement), en dépit des grandes poussées exploratoires de l’auteure.
p. 61
« Et toute personne intelligente — spécialement des perfectionnistes tels que les anciens et nous-mêmes— est tentée d’assassiner le soi primitif, émotif, appétissant, mais c’est une erreur. »
« Pourquoi ? » a demandé Francis, en se penchant vers lui.
Julian a haussé un sourcil ; son long nez sagace poussait son profil en avant comme un bas-relief étrusque. « Parce qu’il est dangereux d’ignorer l’existence de l’irrationnel. Plus une personne est cultivée, intelligente, réprimée, plus elle a besoin d’une méthode pour canaliser les impulsions primitives qu’elle s’est efforcée d’éliminer. Sinon ces forces puissantes et archaïques vont s’amasser et grandir jusqu’à se libérer, d’autant plus violentes qu’elles ont été retardées, et souvent assez brutales pour anéantir complètement la volonté. [...] »
p. 110
Il a fallu des mois pour que le mystère et le vernis de la nouveauté, qui m’empêchaient de les voir avec une objectivité quelconque, s’effacent complètement — bien que leur réalité fût beaucoup plus intéressante que n’importe quelle vision idéalisée aurait pu l’être — mais c’est là, dans mon souvenir, qu’ils cessent de m’être complètement étrangers et commencent à prendre pour la première fois une forme très proche de leur être véritable.
p. 118
Camilla était ma favorite, mais quel que soit le plaisir de sa compagnie j’étais toujours un peu embarrassé en sa présence, non qu’elle manquât de charme ou de gentillesse envers moi, mais par ma faute, à cause d’un trop grand désir de lui faire bonne impression.
p. 147
[...] de ma vie je n’avais vu de beauté aussi affolante que la sienne à ce moment. Je suis resté devant elle, ahuri, clignant des yeux, le sang battant dans mes veines, ayant oublié tous mes plans soigneusement préparés en vue d’un baiser, quand soudain elle s’est jetée dans mes bras.
p. 519
Les comprimés l’avaient plongé dans un calme vitreux, insondable. Des volutes de fumée montaient d’une cigarette sans filtre dont le bout incandescent se rapprochait dangereusement de ses doigts. Son aspect aurait pu faire soupçonner qu’il était sous l’emprise d’un stupéfiant, sauf qu’il était très proche de son état habituel.
p. 609
De plus, la mort est-elle quelque chose de si terrible ? Elle vous paraît terrible parce que vous êtes jeunes, mais qui peut dire que son sort est moins enviable que le vôtre ? Ou bien — si la mort est un voyage vers un autre lieu — que vous ne le reverrez jamais ? »
Il a ouvert son lexique et s’est mis à chercher sa marque. « Il ne convient pas de s’effrayer de ce dont on ne sait rien. Vous êtes comme des enfants qui ont peur du noir. »
p. 651
[...] « T’sais, Julian est comme ces gens qui prennent leurs chocolats favoris dans la boîte et laissent le reste. » Ce qui paraît à première vue plutôt énigmatique, mais en fait je ne vois pas de meilleure métaphore pour la personnalité de Julian. [...]
[...] « Il n’y a rien de mal à aimer la Beauté. Mais la Beauté — à moins d’être alliée à quelque chose de plus profond — est toujours superficielle. Ce n’est pas que votre Julian choisisse de s’attacher uniquement à certains sujets exaltés, c’est qu’il choisit d’en ignorer d’autres d’une importance égale. »
p. 686
Henry est mort, bien sûr. Avec deux balles dans la tête, je ne pense pas qu’il aurait pu faire grand-chose d’autre. Pourtant, il a survécu plus de douze heures, un exploit qui a stupéfié les médecins. (J’étais sous anesthésie, m’a-t-on dit après.) Des blessures aussi graves, d’après eux, auraient tué instantanément la plupart des gens. Je me demande si cela signifie qu’il ne voulait pas mourir ; et si oui, pourquoi il s’est suicidé.
Tartt, Donna