Ce livre rare et plutôt inclassable m’est arrivé dans les mains je ne sais comment et il y a longtemps que je le voyais dans ma bibliothèque, sans vraiment le voir. Il m’a fallu des années avant que je ne me décide à en entreprendre la lecture, un soir de fatigue. Malgré mes appréhensions et bien malgré moi, je me suis trouvé en état de surprise et de ravissement dès les premières pages. L’écriture est extrêmement soignée et il faut féliciter les traducteurs pour avoir réussi là une transposition impeccable, à la fois simple et limpide, mais d’une qualité littéraire et esthétique assurée. Le roman est en somme très peu policier, et bien que parfois enivrant, il souffre aussi par moments de certaines longueurs. Les dernières pages, tout particulièrement lors d’une virée à Paris, sont tout à fait délicieuses : le jeune héros s’y laisse griser par la découverte et l’aventure, alors que sa jeune compagne, toujours sérieuse et d’une efficacité calculée, prend une part des choses en main.
p. 11
[...] ma vision des choses qui arrivèrent à Belting et ailleurs, durant cet été-là, était elle-même complètement faussée. Faussée par mon ignorance du passé, car j’ai remarqué que le passé ne devient réel à nos yeux que lorsque nous prenons de l’âge ; et donc faussée surtout par ma jeunesse.
p. 15
Il faisait sans doute partie de la cohorte des gens qui gravitent autour des arts populaires, et dont les titres ronflants s’accommodent des occupations les plus incertaines.
p. 27
Quant à mon propre lien de parenté avec eux, j’ai déjà précisé que ma mère était la nièce de Lady Wainwright. Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter pour clarifier la situation.
p. 29
Tout à Belting m’avait déjà l’abord semblé si étrange que cette pièce ne m’étonna pas outre mesure, sinon qu’elle me parut extraordinairement bourrée de meubles. En fait, c’était une pièce remarquable, car Lady W en avait respecté religieusement l’agencement et le style fin XIXe siècle. C’était une espèce de salle de musée, avec cette différence qu’on y vivait.
p. 190
Il suffisait de regarder Humphries pour reconnaître en lui la prudence même. Il buvait son thé comme s’il se fût agi d’une dangereuse mixture et grignotait ses biscuits à la façon d’une souris s’attendant à voir surgir le chat d’un instant à l’autre.
p. 235
Quant à Elaine, elle avait beau le parler couramment, j’eus vite fait de remarquer que personne ne la comprenait. Si je devais décrire en détail nos rencontres parisiennes, je n’aurais pas assez de papier pour rapporter tous nos efforts à nous faire comprendre. Je simplifie donc le problème en continuant mon récit comme si de rien n’était, linguistiquement parlant.
p. 259
Nous perdîmes beaucoup de temps dans l’île Saint-Louis — mais ce soir-là le temps était fait pour être perdu — que nous contournâmes […]
p. 266
– Les mots, je trouve que c’est la plaie de la poésie, comme l’a peinture pour les peintres. Je veux dire, ils sont tous là, et qu’est-ce que vous en faites ? […] Les mots veulent dire trop de choses, vous ne trouvez pas ?
p. 269
[…] sous l’influence du pastis, personne n’essaie plus de se rappeler quoi que ce soit, mais je l’ignorais encore. Le pastis diffère de tout autre alcool, en ce qu’il aiguise l’esprit au lieu de l’obscurcir, tout en rendant les enchaînements logiques extrêmement difficiles.
p. 273-274
Je trouvai bizarre qu’ils discutent du metteur en scène et non de la pièce, mais j’ai appris depuis lors que bien des gens férus de théâtre agissent ainsi.
Je demandai à Sally Metz ce qu’elle pensait de la représentation, mais j’aurais dû m’en douter.
— Je ne sais pas. Vraiment, je ne peux pas vous dire... Pour moi, il y a trop de mots, et qui ne sont pas toujours dans le bon ordre.
p. 282
— Je suis désolé, dis-je. Ne partez pas.
Mais ils n’eurent pas l’air d’entendre et s’en allèrent.
— Bon débarras, dit Betty. Encore un génie de parti.
Symons, Julian