L’érudit Robert Langdon, bien qu’antihéros, se révèle toujours aussi vaillant dans une aventure qui le conduira jusqu’aux frontières des arcanes du pouvoir en Espagne. Le périple prend des allures d’itinéraire touristique alors que les ressorts du récit transportent Langdon sur les principaux lieux historiques et culturels de l’Espagne. Les villes de Bilbao et de Barcelone, ainsi que le musée Guggenheim de Frank Gehry et les architectures d’Antoni Gaudi, font tout particulièrement office de pôles et de catalyseurs de l’action.
Bien que mouvementés, le suspense et les scènes d’action se révèlent moins importantes et moins nombreuses que dans les autres œuvres de Dan Brown. La pensée, de même que le contenu historique et scientifique prennent ici la part la plus importante des développements du livre. En outre, la première partie de l’ouvrage constitue une excellente introduction à l’art contemporain : on peut y lire certaines réflexions qui pourront permettre à des néophytes d’en apprécier les bases ou convaincre les nombreuses personnes qui ne se reconnaissent pas dans l’art tel qu’il est pratiqué aujourd’hui. Tant qu’au fond et à la forme du roman, le contenu a clairement été réfléchi et élaboré. On ne peut cependant en dire autant de la forme. À bien des endroits, le lecteur constatera que des chapitres qui devraient lier l’action semblent plutôt mal s’enchaîner, ou peuvent même sembler se greffer à la structure de façon à générer un suspense factice. Certains événements se retrouvent tout à coup dans l’ombre et nettement négligés. Qu’en est-il par exemple, de la blessure qu’a subie Langdon dans l’escalier de la mort de la Sagrada Família. Ensanglanté, il semble atteint d’une balle au ventre, tirée à très courte portée, alors que nous ne connaîtrons jamais la nature de la blessure, et qui ne sera d’ailleurs plus évoquée, même au terme d’une journée bien chargée alors que Langdon rentre tout bonnement se coucher à son hôtel.
Le roman apparaît ainsi inachevé sous bien des aspects : éléments de suspense négligés ou artificiels, lieux touristiques obligés et qui apparaissent parfois comme la source qui inspire l’action ou contrôle son déroulement, de même que toute l’ampleur déployée par des acteurs et des forces obscures pour éliminer des cibles humaines alors que la démonstration que l’on veut ainsi à tout prix empêcher est plutôt inoffensive. Cependant, Dan Brown excelle où il réussit généralement bien : éléments historiques et scientifiques bien utilisés, traitement des symboles, exploration assez poussée de groupes religieux et para-religieux.
Pour les gens qui apprécient l’art, l’architecture, la culture et les esprits éclairés, ce livre plaira vraiment, comme il m’a plu. La dernière partie, consacrée à la démonstration tant attendue — mais qui ne constitue pas en soi véritablement la preuve annoncée — conduit à des conclusions fascinantes, particulièrement en ce qui regarde l’avenir de l’humanité et la réponse à la lancinante question « Où allons-nous ? ». Des révélations qui ne valent certainement pas de planifier le meurtre de leur auteur et des quelques personnalités religieuses qui ont assisté à une première présentation en privé.
En somme, tout ce livre aurait pu se résumer en une conférence scientifique, comme il y a en bien d’autres, colorées par exemple à la manière des présentations du chercheur Idriss Aberkane sur le thème des neurosciences et du biomimétisme. Bien des points semblent d’ailleurs autoriser cette comparaison entre Edmond Kirsch, le chercheur futurologue mis en scène par Dan Brown, et Aberkane, dont notamment leur sens aigu de la vulgarisation ou leur intérêt pour l’attention médiatique. Les projections technologiques et informatiques du livre de Dan Brown sont cependant efficaces, relativement bien documentées et présentées. Enfin, il ne faut surtout pas négliger la lecture des pages ≈ 543 à 552, qui ouvrent la porte à de vertigineuses considérations.
p. 108
— Les anciens ont inventé des dieux innombrables pour expliquer non seulement les mystères de leur planète, mais aussi ceux de leur propre corps.
[...]
— La stérilité était causée par la colère de Junon, l’amour par l’intercession d’Éros. Quant aux épidémies, elles étaient la punition d’un Apollon mécontent.
[...]
— Des dieux innombrables pour combler les trous. Mais au fil des siècles, la connaissance s’est étendue. Chaque fois qu’un mystère était levé, le panthéon se réduisait un peu plus. Par exemple, lorsqu’on a compris que les marées étaient dues à la lune, Poséidon n’avait plus d’utilité.
[...]
— Comme vous le savez, le même sort a frappé toutes les divinités — elles ont péri une à une, ne survivant pas à l’essor du savoir.
p. 473
— Voilà comment je peux voir le futur... bien avant qu’il ne se produise. Les simulateurs informatiques sont en réalité des machines virtuelles à explorer le temps.
p. 483
— Pour résumer, reprit England, la matière s’organise pour mieux disperser l’énergie. Pour favoriser le désordre, la nature crée des poches d’ordre. Ces poches sont des structures qui, au final, intensifient le chaos d’un système, augmentant ainsi son entropie.
p. 551
— Je ne vois pas où est le bien de l’humanité dans tout ça !
— Vraiment ? Alors répondez à cette question : Si vous aviez le choix, qu’est-ce que vous préféreriez ? Un monde sans technologie... ou sans religion ? Sans médecine, sans électricité, sans transports... ou sans fanatiques tuant leurs semblables au nom de chimères ?
p. 555
— [...] La question des origines est une pomme de discorde pour les chrétiens — surtout pour les fondamentalistes. Si vous voulez mon avis, on devrait passer à autre chose une fois pour toutes.
— Comment ça ?
— On devrait faire comme d’autres Églises — reconnaître ouvertement qu’Adam et Ève n’ont jamais existé, que l’évolution est un fait indiscutable, et que les chrétiens qui soutiennent le contraire nous font tous passer pour des imbéciles.</quote]
Brown, Dan