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Hernandez, Arturo D.

Sangama

mardi 12 septembre 2017, par webmestre

Sangama. Roman de la forêt amazonienne, [Traduit de l’espagnol par Jean Viet], Paris : Éditions Albin Michel, coll. « NF6 », 1952, 352 p.

Étrange roman ! Nous y trouvons une manière et un propos inhabituels et qui sortent tout à fait de l’ordinaire des lectures actuellement disponibles sur le marché contemporain.

Un citadin s’enfonce dans la jungle et s’installe dans un des villages qui se nichent en bordure d’un des grands fleuves de la forêt amazonienne, le Ucayali. Les mœurs y sont assez primitives, alors que la population est dominée par divers mythes et croyances et un gouverneur despotique. L’essentiel du roman se concentre sur une expédition dans la jungle, à la recherche de caoutchouc pour l’un et à la quête d’une statuette mystique légendaire pour l’autre. Emportés dans leur aventure, et subissant les manifestations des forces de la nature et diverses péripéties, dont une crue gigantesque, la petite équipe revient épuisée au village, chacun ayant perdu ce qu’il avait de plus fondamentalement sacré.

Évidemment, la lecture nous surprend et elle est absorbante par moments. Le contexte et les histoires qui y sont racontées et qui en constituent le contenu soient tout à fait originales. Cependant, l’auteur (ou l’éditeur) aurait eu intérêt à resserrer l’action. En réalité il y en a peu, mais les répétitions sont nombreuses et éprouvantes. Il semble que l’auteur, dans sa volonté de documenter au mieux les divers éléments naturels propres à la jungle, souhaite tellement nous transmettre les conditions et les effets de cet environnement difficile, qu’il nous noie dans de longues descriptions au cours desquelles les mêmes détails s’accumulent encore et encore. Une fois l’atmosphère bien campée, nous aimerions avancer, alors que l’auteur ne réussit bien souvent qu’à faire retomber l’intérêt et la curiosité.

p. 41

La dernière à sortir de l’église fut la Gouvernante ; elle marchait lentement, très lentement, comme s’avance la nuit aux crépuscules d’été.

p. 55

[...] Ainsi va le temps, infatigable, nous laissant toujours plus désenchantés, nous apprenant à nous croire insensibles, indifférents à tout.

Je me dressai, soucieux de ne pas perdre une de ses paroles. Je n’eus jamais imaginé que la vie pût contenir tant de tristesse et d’amertume.

La gouvernante lança un soupir si profond qu’il semblait enfermer toute sa vie d’aventure et de vice ; elle serra les lèvres en un sourire de mépris qui devint une moue tremblante et poursuivit :
— La première chose qui arrive à la femme, à peine s’est-elle rendu compte qu’il existe quelque chose en la vie, c’est de se heurter à l’homme. Ensuite, elle suit l’homme. Et invariablement l’homme succède à l’homme.
— L’homme !
— L’homme, infini comme le ciel et changeant comme lui. Ceux qui se prévalent de quelque science en ces matières prétendent qu’il en est de deux sortes : ceux qui vous abaissent et ceux qui vous rachètent... Si tant est qu’il y ait rédemption !
— N’en avez-vous jamais rencontré de cette sorte ?
— Comment le savoir ? Tous vous parlent de rédemption. [...] La pire malédiction d’une femme est de naître belle...

Elle me fixait de ses yeux clairs, démesurément ouverts en une muette interrogation.
— Et toi, pourquoi m’as-tu sauvée ? Pourquoi as-tu lié ton sort au mien ?

p. 113-114

Le soir de ce même jour, à la lueur des feux brûlant sur la grande place, défilèrent une vingtaine de jeunes filles vers la cabane désignée, où l ’une des femmes les plus âgées de la tribu les attendait. Chacune des filles passait le seuil avec soumission, et son prétendant donnait alors son ushate affilé à la vieille, qui, selon ce que j’appris, était celle qui « opérait ». Avec cette arme elle devait, en effet, pratiquer sur la fiancée l’intervention rituelle.
— Voici, me dit Sangama, en quoi elle consiste. Tout étant prêt et tandis que, comme tu le vois, la fête continue dans la pampa, sous le toit de cette maison, à la lumière des torches, cell qui fait office de chirurgienne (il vaudrait mieux dire de prêtresse), entourée d’un bon nombre de femmes, procède à la préparation de la fiancée. Avec l’ushate courbe et effilé, d’une main rapide et adroite, elle fait l’ablation des nymphes, de l’hymen et du clitoris de la jeune fille. Elle commence à couper par la partie postérieure et termine sur le devant du pubis. Les filles sont ivres, tant on leur a fait boire d’alcool, et pourtant tu entends d’ici leurs cris !
[...]
— Et quelle est la raison de cette mutilation ? lui demandai-je.
Il me donna l’explication que le Cacique lui-même lui avait fournie :
— De cette façon, nos mères et nos femmes vivent plus heureuses, car elles ignorent les tourments auxquels expose le plaisir...
Et Sangama, qui ne perdait jamais l’occasion de m’informer de ce qu’il pensait devoir m’intéresser, ajouta :
— Quelqu’un vint un jour dire à ces gens que nous autres, les civilisés, nous étions très malheureux du fait de l’infidélité de nos femmes. Ils ne comprennent pas pourquoi nous ne voulons pas assurer notre bonheur en les imitant : il suffit d’opérer toutes les femmes pour supprimer le problème, disent-ils. Et nul ne peut les convaincre d’erreur.

p. 115-116

— Les mœurs les plus originales ne sont pas celles des chamas. Il y a les witotos, par exemple, dont les femmes accouchent dans l’eau comme les poissons. La mère sort du fleuve avec son petit dans les bras et se dirige toute fraîche vers sa maison, où, en la voyant arriver, le mari feint d’être pris de douleurs et se couche avec le bébé ; il reçoit les félicitations des voisins, tandis que la femme vaque aux travaux domestiques sans que son accouchement récent lui fasse plus d’effet. Et le plus étrange est qu’elle s’emploie à préparer des mets spéciaux pour son mari ; celui-ci les avale, donnant tous les signes d’une fatigue due à l’effort qu’il est censé avoir fourni.
— Cette coutume est ridicule, mais non sanguinaire et sauvage comme celles des chamas.
— Plus sanguinaires et féroces encore sont encore les Jivaros, m’interrompit-il. En manière de décorations, ils exhibent avec orgueil, pendues à leur cou et partout où ils le peuvent, — car plus il y en a et plus l’honneur est grand, — les têtes de leurs ennemis, têtes qu’ils réduisent à la grosseur d’un poing selon un procédé qu’ils s’efforcent de cacher aux membres des autres tribus.
Et comme je ne disais rien, il poursuivit :
— Il y a des tribus où l’on déforme la tête des enfants pour lui donner, à l’âge adulte, en sa partie postérieure la forme d’un cône. D’autres où l’on aiguise les dents, les limant avec des pierres et donnant à la denture l’air d’une véritable scie. Évidemment leur notion de l’esthétique est fort différente de la nôtre, mais ne devrait guère nous étonner, car nous rencontrons parfois de bien singulières conceptions chez des peuples se disant à l’avant du progrès. Sans aller bien loin, n’y a-t-il pas des peuples qui, en signe de deuil, s’habillent de blanc, d’autres de rouge, tandis que la plupart choisissent le noir, comme si la douleur n’était pas partout la même !

p. 60

— [...] Somme toute, nous nous trouvons en présence de la rupture de deux vœux : celui de chasteté et celui de pauvreté.
— Ainsi, je me serais liée à un homme interdit ?
Je gardai le silence. Sa terrible question me déconcertait.
— Réponds ! cria la malheureuse femme avec effroi.
— La forêt n’admet pas de tels interdits, lui dis-je pensivement.

p. 125-126

— D’ici, nous allons à « Père samacunan » (où le père reposa), puis à « Père Ishpanan » (où le père urina) — nous informa-t-il, — les seuls points où l’on puisse arrêter le bateau sur ces rives faites de menaçantes fondrières.

Sans doute, en des temps déjà lointains, quelque missionnaire en voyage d’exploration relâcha-t-il en ces endroits, que ses compagnons, pleins de vénération, baptisèrent selon ce qu’il y fit.

Le premier point mentionné par le matero se révéla un étroit banc de terre inondé où le canot pouvait pénétrer et recevoir un peu d’ombre ; le second, un arbre dont les fortes racines étendues sur la boue, procurait un conventionnel point d’appui.

p. 276

Fatigué, je m’assis dans la boue sur le rivage, les jambes enfoncées jusqu’aux cuisses dans la rivière. Sangama et le matero épuisaient l’eau au fond du canot.