Accueil > Romans et nouvelles > Maheux-Forcier, Louise

Maheux-Forcier, Louise

Amadou

dimanche 3 juillet 2016, par webmestre

Montréal : Le Cercle du livre de France, collection « Poche », 1974, 160 p.

Un court roman, en deux parties et un épilogue, qui évoque le fort impact dans la vie de Nathalie de son amour pour Anne, trop tôt disparue. L’écriture est fluide, riche, pénétrante. Un roman à recommander, émouvant sans lourdeur, riche en images et en intériorité.

p. 16

Après, il y a eu ce poète qui m’écrivait pendant des heures et, près de moi, il ne disait plus rien. Nous marchions en silence dans la neige molle. Il s’arrêtait parfois, me contemplait éperdument comme un tableau et je sentais mon cœur plus froid que la neige qui se tamisait sur nos visages. Il s’est évanoui avec les premières feuilles et ne m’a plus écrit.

p. 44

Ma mère, ce jour-là, n’est pas allée à son bridge ; elle m’a d’abord fait une scène à cause de ma robe souillée mais elle s’est attendrie sur la petite fille en pleurs qui se collait à moi.

Toute la nuit le vent chaud a joué avec les rideaux de mousseline et je n’ai pas dormi. Anne était nue et blanche, presque bleue sous le pâle éclairage de la lune. J’avais l’impression qu’il y avait au creux de son ventre quelque chose de phosphorescent qui faisait luire tout son corps ; [...]

p. 50

Je n’étais plus seule : j’étais seule avec Anne ! Tout était rentré en moi en même temps : la beauté, la tendresse, l’affection, l’amitié et l’amour et une admiration réciproque constante et sans borne.

p. 58

— Nathalie, pourquoi les choses inutiles ?... Et puis, le bien et le mal ? Je sais qu’il y a le bien et le mal et pourtant je ne fais pas la différence... du moins, pas comme tu la fais, toi ! Je ne comprends pas, par exemple, pourquoi tu t’éloignes de moi si ta mère approche, je ne comprends pas ce réflexe stupide que tu n’aurais pas si j’étais un garçon... Pour moi, le bien, c’est quand je fais ce que j’ai envie de faire de tout mon cœur et de tout mon être... et le mal ! tiens : ça serait quand je t’emabrasse sans en avoir tout à fait envie où quand ta mère me demande un service qui me coûte et que je lui réponds : « avec plaisir, tante. » Le mal, tiens, je crois que ça serait uniquement le mensonge et puis... d’agir contre sa nature.

p. 58

« [...] avoir une âme inattaquable ou bien pouvoir en changer quand elle est vaincue... »

p. 65

Je suis étonnée et l’étonnement est une forme de bonheur merveilleuse et insoupçonnée pour qui n’en a plus d’autre. La lumière du jour, cruelle, efface tout mais le garçon est toujours là comme un lierre autour de moi et m’aime... Un jour prochain il transformera ma chevelure et bouleversera mon corps...

p. 70-71

Sylvia regardait son amant, sans tendresse, sans mièvrerie, très calmement, puis, elle mangeait des yeux mon bouquet de violettes et remontait doucement, provoquante, sur ma gorge et mes cheveux noirs. La fumée de sa cigarette m’enveloppait comme une caresse. Robert et Julien nous oubliaient mais Sylvia, en silence, prenait possession de moi.

p. 72

[...] Il y a des liens étranges qui naissent et vivent entre deux êtres seulement à cause d’une première impression, d’une conversation intelligente ou d’une idée saugrenue...

p. 72-73

Cela n’était pas tout à fait une église, plutôt une chapelle. Au bout du village, un peu retirée comme une petite sentinelle inutile et désœuvrée, elle regardait passer les trains avec l’impassibilité tranquille des vieillards et la douce quiétude des choses belles et usées...

p. 87

— Moi, je crois au Christ, c’est-à-dire en tant qu’être humain muni d’un pouvoir magnétique extraordinaire, le Christ de Renan, homme avant tout, et qui a traversé vingt siècles avec son « aimez-vous les uns les autres ». Mais je nie les fétiches, les légendes et toute la pompe de Rome et toute cette façade opulente et hypocrite qui recouvre une lèpre mercenaire et avide. Et surtout, surtout, toute cette routine et toute cette comptabilité intéressée, tous ces gens pour qui le ciel est au bout , à acheter et à payer comptant et qui font des économies en indulgences et en bonnes actions et qui les mettent dans la balance en pesant un peu du bout des doigts pour compenser les coucheries, l’égoïsme, l’orgueil et la dureté de leur cœur.

p. 90

« La religion et la foi ont tout de même érigé cette chapelle où nous sommes heureux, et des milliers de cathédrales. Les monastères, pendant des siècles ont été les seuls dépositaires de la culture humaine ; sans eux, nous nous serions retrouvés aujourd’hui, avec les balbutiements de Lascaux pour seul héritage. Tout aurait été perdu. Pour moi non plus la religion ne signifie rien : elle ne m’a rien donné et je ne lui ai rien demandé, mais je crois que pour beaucoup d’êtres humains, elle est une digue, une sauvegarde, une sécurité essentielle dans la misère et je respecte cela... »

p. 95

C’est une question de vitalité, je crois, une question de dire oui aux corvées quotidiennes ; alors elles deviennent légères. [...] Mais je fatigue très vite car je vois toujours, brandi comme un écriteau, une sorte « d’à quoi bon ? » au bout des choses que je fais.

p. 137

Sylvia me laisse délirer ; Sylvia et son odeur de café ! Sylvia ma déesse !
— Cela ne pourra pas durer, tu sais, Sylvia, tout cela, la vie !... Je t’aime tant ; je suis si heureuse contre toi et Julien pense que c’est un crime que je sois heureuse, ma bouche entre tes seins... Il mijote !... Julien, c’est une grande casserole qui mijote un cassoulet empoisonné... Tu vois bien, Gaspard y a goûté...

J’étais folle de chagrin mais sans cris et sans pleurs. Je sentais seulement ma voix comme une plainte douce, exactement comme Gaspard enfermé, derrière une porte, le museau dans la fente, seulement une plainte de bête qui supplie...

p. 150

« Nathalie, tu as le pouvoir de vie et de mort ; pense à tous les morts ambulants qui végètent sans regard et sans désir parce qu’ils ont accepté les prisons.

Nathalie, nous achèterons un autre chien, nous habiterons une autre maison et tu souriras chaque matin comme si c’était le commencement du monde.

Viens, je t’en supplie.

Sylvia. »

J’ai relevé les yeux ; il s’était mis à neiger sur le parc et je ne m’étais pas rendu compte que les mots devenaient illisibles sur les feuilles bleutées par la nuit proche, tellement je les savais par cœur.