Le volume contient un bloc non paginé de 32 pages de photographies, une bibliographie, un index fouillé et complet, ainsi qu’une table des illustrations.
Les personnages de cette biographie semblent vivre dans un royaume enchanté. Évidemment, chacun aura vécu son lot de difficultés, de peines et de misères, mais la magie des deux auteurs est de nous présenter ce petit monde dans ce qu’ils ont d’humanité, d’affection, de passions ou de rancœurs. Amie des arts, Misia Sert est elle même pianiste, élève douée de Gabriel Fauré. Tout en conservant une grande simplicité, impulsive et spontanée, elle se tiendra longtemps à l’avant-garde de tout ce qui se fait dans les diverses pratiques artistiques du temps, notamment en peinture, littérature, musique, danse et théâtre. Elle sait distinguer, avant l’heure et avant les autres — et tout simplement par goût —, les artistes et les promoteurs qui feront l’histoire et qui auront marqué son époque. Les personnages sont nombreux — aujourd’hui on qualifierait le tout de name dropping —, ils abondent autour de Misia qui ne dédaignait pas se positionner au centre de l’intérêt.
Chronique époustouflante, la biographie offre de multiples et joyeuses, souvent jouissives, occasions de se familiariser avec des personnages qui ont marqué l’époque, que ce soit en profondeur ou bien de façon superficielle. Ce bouquin, dont la recherche et la documentation sont prodigieuses, est conduit de main de maître : voilà une belle et généreuse occasion dont il faut profiter pour découvrir, avec force détails et dans leur quotidien, des personnages tels que Mallarmé, Jarry, Colette, Cocteau, Vuillard, Bonnard, Renoir, Toulouse-Lautrec, Ravel, Diagilev, Coco Chanel, pour en nommer quelques-uns, mais aussi d’aller découvrir la vie de « personnalités-météores » telles que Julie Manet, Geneviève Lantelme, morte à 28 ans, Liane de Pougy, Gabrielle Colonna-Romano, Lina Cavalieri (dont on dit qu’elle aurait eu 840 propositions de mariage), Lugné-Poë, Romain Coolus, Marie-Laure de Noailles [1], etc., etc. ... et encore etc. Profitant de larges richesses, celles de ses époux, Misia Sert s’entourait d’amis fortunés, mais aussi de nombreux artistes, sans égard à leur fortune.
Ce livre publié par Arthur Gold et Robert Fizdale a fait l’objet de recherches passionnées, avec une documentation exhaustive et de première main, nous ouvrant largement plusieurs perspectives — tant dans le détail que dans le tableau d’ensemble — sur une époque au cours de laquelle les gens (particulièrement ceux qui en avaient les moyens) vivaient des vies ouvertes, grégaires et solidaires, sexuellement libérées et ambivalentes, négligeant les contraintes morales imposées.
p. 40
La jeune fille esseulée envoya à la tendre marquise un flot de lettres enflammées jusqu’au jour où elles furent interceptées par une des sœurs qui jugea alarmant leur ton extatique. « Il n’y a que Dieu qu’on puisse aimer de cette manière-là, mon enfant », déclara la sœur qui semblait en savoir bien long sur les affaires de cœur. « Faites attention. Si vous continuez à aimer ainsi dans la vie, l’amour vous tuera. » Ainsi donc, même cette innocente passion lui fut refusée.
p. 45
Elle n’éprouvait pas pour Thadée [2] un amour passionné, mais elle ressentait un immense besoin d’être aimée. Elle l’admirait, se sentait parfaitement à son aise en sa compagnie et, plus important encore, ils étaient l’un pour l’autre une source de perpétuel amusement. En un sens, tous deux étaient des proscrits. Misia s’était libérée de sa famille d’une façon scandaleuse. Et dans une ville en proie à ce préjugé si peu chrétien, l’antisémitisme — l’affaire Dreyfus allait bientôt éclater — Thadée, au mieux, était accepté à contrecœur en tant que Juif riche, mais s’il faisait le moindre faux pas, devenait aussitôt un sale Juif, objet de mépris.
p. 95 — Lettre de Vuillard à Vallotton
[...] Je crois que nous sommes de plus de ressources que nous ne le croyons les jours d’hiver, puisqu’on a de telles facultés d’oubli et de dissipation, j’entends dans le sens de dissiper, et que l’été, le beau temps et quelques petites conditions différentes de vie suffisent à guérir d’ambitions ridicules avec des jouissances positives. [...] J’ai encore la place d’écrire une phrase morale. Je crois que la meilleure façon de préparer l’avenir est de bien jouir du présent. Je vous la lâche du haut de ma sagesse, avec l’assurance de ne pas vous voir rigolant.
p. 139
Née Mathilde Fossey, Lantelme était une demi-mondaine. À quatorze ans, elle avait été l’une des attractions du bordel de sa mère, mais elle était trop douée pour limiter sa vie à celle d’une putain. [...] Impétueuse, charmante, ambitieuse, elle avait une démarche à la fois nonchalante et souple que s’efforcèrent bientôt d’imiter toutes les Parisiennes. Outre ses qualités de comédienne, elle possédait un autre atout que le public prisait davantage encore : la réputation de prendre autant de plaisir à faire l’amour avec des hommes qu’avec des femmes.
p. 164-165
« Je suis, premièrement, un charlatan, encore qu’assez brillant. Deuxièmement, un grand charmeur. Troisièmement, je n’ai peur de personne. Quatrièmement, je suis un homme doué d’une grande logique et de fort peu de scrupules. Cinquièmement, il semble que je n’ai aucun talent véritable. Je crois néanmoins avoir trouvé ma vraie vocation : celle de Mécène. J’ai tout ce qu’il faut sauf de l’argent... mais ça viendra. »
(Diaghilev, à vingt-trois ans, dans une lettre à sa belle-mère)
p. 185
Grand admirateur des femmes aux rondeurs épanouies, le sculpteur Aristide Maillol la pria de poser pour lui dans une lettre où l’on retrouve un peu la lourdeur de ses femmes monumentales : « J’ai formé le projet de m’inspirer de vous pour le monument Cézanne. Ne m’en veuillez pas de vous communiquer cette idée qui peut vous paraître d’une audace exorbitante. Avec vous cette figure de l’immortelle ma paraît faite, il n’y a qu’à copier. C’est donc tout naturellement que je m’adresse à vous. Il y a peut-être bien d’innombrables difficultés, mais deux fermes volontés peuvent les aplanir, — surtout la vôtre. » Plus exigeant que Renoir qui s’était contenté de lui demander d’ouvrir son corsage, Maillol supposait qu’elle allait purement et simplement enlever sa robe. Misia refusa avec grâce.
p. 262-263
Bernard Shaw, quand on lui demandait le nom des deux femmes vivantes les plus importantes, répondait sans hésiter Curie et Chanel. Et il n’avait pas tellement tort, car Chanel, en un temps record, était devenue le phénix de la mode dans le monde entier. En dépouillant les femmes de leurs grandes voilures et en les transformant en d’élégants petits yatchs, elle leur avait montré un autre chemin de la liberté. Débarrassées de leurs mystérieux ornements, la poitrine et les hanches plates, elles paraissaient, avec leurs cheveux courts et leurs pull-overs, émancipées comme de jeunes adolescents. Dans le domaine des arts plastiques, l’image avait déjà été mise en pièces et recomposée sous des formes nouvelles et souvent mystifiantes. Debussy, Stravinsky et Schönberg avaient fait de même pour la musique. Et maintenant, Diaghilev, ce coordinateur de génie, combinait audacieusement les nouveaux éléments de l’art, de la musique et de la danse afin d’offrir au grand public des spectacles délectables et souvent émouvants. Ce fui lui qui aida à populariser les talents de Picasso, Braque, Matisse, Chirico, Derain et Miró, pour ne rien dire d’une impressionnante cohorte de compositeurs et de chorégraphes. Paris était à nouveau la ville la plus animée du monde. Tout le monde voulait y vivre : Gertrude Stein et James Joyce ; Pablo Picasso et Juan Gris ; Max Ernst, Marc Chagal et Serge Prokofiev ; et le Cubain Francis Picabia. Artistes obscurs, riches Américains, milionnaires sud-américains, aristocrates russes en exil, — tous faisaient de Paris leur nouvelle patrie.
Et dans Paris, la plupart d’entre eux retrouvaient cette nouvelle patrie dans une boîte de nuit, le Bœuf sur le toit. Née d’une des idées les plus amusantes de Cocteau, elle tirait son nom du titre d’un ballet pantomime qu’il avait créé, pour lequel Darius Milhaud avait composé une « Cinéma-Symphonie sur des airs sur-américains » et dont Raoul Dufy avait fourni le décor. Bruyant, exigu, amusant, c’était le parfait club sans club. Wiener et Doucet, les deux inimitables pianistes qui jouaient comme des anges, mélangeaient « Ain’t she sweet », « Hallejujah », « Constantinople » — musique clinquante, allègre ou triste — à Bach, Mozart et Johann Strauss. Une hcanson Dada, intitulée « Mangez du chocolat, buvez du veau » et une autre appelée simplement « Dada, Dada », faisaient écho à un tohu-bohu délicieusement sophistiqué. [3]
p. 267
Les œuvres de Sert demeurent impressionnantes par leurs dimensions, leur unité d’inspiration et, chez les meilleures d’entre elles, leur grandiose imagination. Si la couleur est médiocre, le graphisme est magistral et le problème de l’utilisation de vastes espaces merveilleursement résolu. Le plus admirable peut-être, c’était l’obstination de Sert à poursuivre sa propre vision de l’art. Jamais il n’envisagea de rallier les rangs de l’avant-garde ou de renier sa conception personnelle de la beauté. Ses œuvres plaisianet aux riches dans la mesure où elles conféraient une ambiance grandiose à leurs vastes salons de Barcelone, Buenos Aires, Paris, Londres, Palm Beach, ou Long Island. [4]
p. 328-329
Il y décora sa maison, le Mas Juny, avec une simplicité si audacieuse qu’elle fut considérée par beaucoup comme la plus belle villa de bord de mer en Europe. Intégré au monde de la haute couture, des riches et des talents incertains, Sert avait passé de la légèreté de Misia, avec une réelle culture artistique, à la frivolité de Roussy et sa stérile culture du chic. [...] Paradoxe comique, les belles-sœurs de Roussy étaient Pola Negri, la grande vamp du cinéma, et Mae Murray, célèbre pour sa moue boudeuse. Roussy éprouvait pour son jeune frère Alexis un attachement passionné, presque incestueux. En 1931, à l’âge de vingt-deux ans, il avait mis le grappin sur sa première héritière américaine, Louise Van Alen, de la famille Astor. [...] Dix-huit mois plus tard, il divorçait d’avec Louise pour épouser une femme plus riche encore : Barbara Hutton, héritière de Woolworth. Son frère Serge, répugnant à laisser échapper des griffes des Mdivani les millions des Van Alen, épousa Louise à son tour quatre ans plus tard.
p. 373
Bien qu’on nous eût affirmé qu’on pouvait facilement louer des pianos à Naples et les expédier par bateau à travers la baie, impossible d’en dénicher un. La propriétaire de la villa nous déclara : « La postière possède un petit piano droit et la baronne allemande qui habite à proximité vous prêterait peut-être son piano à queue. Je me suis arrangée pour que vous alliez prendre le thé chez elle. » Après un échange de visites, la baronne nous annonça qu’elle serait ravie de nous aider. Elle parut moins angoissée que nous lorsque son piano fut démonté et transporté à dos d’âne le long du sentier escarpé et rocailleux qui conduisait à la villa. Ce fut seulement lorsque nous commençâmes à écrire ce livre bien des années plus tard que nous comprîmes que c’était cette même Baronne Stohrer que Sert avait voulu épouser l’année précédant sa mort et qu’en 1949, nous avions préparé nos concerts sur le piano de la femme qui avait été la rivale de Misia dans le cœur de Sert quatre ans seulement auparavant.
p. 377
À la suite d’un enchaînement de circonstances compliquées, nous fîmes la connaissance de Liliane Grumbach, qui avait été l’assistante de Chanel. Elle nous fit part avec beaucoup de sensibilité de ses impressions sur Chanel et Misia. Une semaine avant la date prévue pour notre retour à New York à la fin de notre troisième hiver de recherches à Paris, elle nous téléphona pour nous demander notre avis sur une collection de vêtements de Chanel qu’elle avait hérités et qui, estimait-elle, auraient dû se trouver dans un musée. Comme Diana Vreeland, conseillère spéciale du Costume Institute of the Metropolitan Museum of New York, venait d’arriver à Paris, nous l’emmenâmes voir la collection. C’était fascinant de voir Mme Vreeland examiner en experte les vêtements que Chanel avait dessinés et cousus pour elle-même. Le frère de Lilian Grumbach, l’acteur Christian Marquand, était là cet après-midi-là, et apprenant que nous n’avions pas réussi à retrouver l’héritier de Misia, il déclara que Paul Uldace était l’un de ses meilleurs amis et qu’il devait justement arriver à Paris ce soir-là.
Gold, Arthur et Robert Fizdale