Accueil > Romans et nouvelles > Auel, Jean M.

Auel, Jean M.

Les enfants de la terre 1 - Le clan de l’ours des cavernes

dimanche 10 avril 2016, par webmestre

[The Clan of the Cave Bear, 1980, traduit par Philippe Rouant], Presses de la Cité, collection Pocket, 1995, 540 p.

Préface de Jean-Philippe Rigaud, conservateur général du patrimoine et directeur du Centre national de préhistoire.

Partout on vous racontera l’histoire de Ayla et vous pourrez lire un résumé des Enfants de la terre. Il y a 35 000 ans, au cours de la dernière période glaciaire, l’humanité se divisait encore en deux prototypes d’êtres humains, à la fois semblables et aussi différents et distincts l’un que l’autre. Ils ne se rencontraient guère et ne se mêlaient jamais. Cependant, au cours d’un déplacement forcé en quête d’une nouvelle caverne pour abriter les membres du clan, une femme, guérisseuse du clan de l’Ours des Cavernes, recueille une enfant épuisée et solitaire, lui sauvant ainsi la vie. Le livre raconte la difficile et lente intégration de cette femme Homo sapiens au clan qui l’a accueilli, formé d’hommes (et de femmes) du Néandertal.

L’intérêt littéraire de ce premier volume est extraordinaire. Malgré la simplicité de l’argument, qui est bien appuyé sur une histoire fondamentale, l’intérêt ne fléchit jamais d’une page à l’autre du livre. Les personnages sont attachants et l’émotion est souvent forte. De surcroît, il se superpose à cette « histoire fondamentale » celles de relations personnelles bien développées, dont une qui sera à l’origine d’un conflit croissant où combattront la fierté de l’une et l’injustice de l’autre, avec une saveur féministe nuancée et savoureuse, qui demeure réaliste.

De plus, l’ensemble du livre est à la fois une plaidoirie et une forte démonstration qui illustre que le trop grand respect de la tradition constitue un frein et un puissant obstacle à l’évolution. Il est certain que la tradition a permis à l’homme d’assurer sa sécurité : la conservation et la transmission des règles et des connaissances sont un préalable essentiel à la survie. Cependant, au cours des millénaires, la créativité, l’ouverture et la découverte se sont aussi révélés des éléments tout aussi essentiels et nécessaires qui ont pu permettre à l’homme d’évoluer. Les clans décrits dans ce premier livre de la série, assument, dans leur crainte, que seul le plus grand respect des règles et de la tradition est garant de leur survie et de leur futur. Cependant, Creb, un puissant sorcier et le plus illustre gardien de ces traditions, à force d’observer la jeune fille issue des Autres, comprendra que la race qu’il sert et protège par ses invocations aux esprits s’éteindra, et qu’elle laissera ultimement place à ces Autres dont l’esprit d’inititative pourra permettre l’épanouissement tant individuel que collectif nécessaires à l’évolution.

p. 50-51

Mais à mesure que les souvenirs s’étaient accumulés dans les esprits, les changements s’étaient faits plus rares. Dans leurs cerveaux saturés par les connaissances acquises au cours des âges, il n’y avait plus de place pour les idées nouvelles. Les crânes, déjà énormes, ne pouvaient grossir encore sans rendre les accouchements de plus ne plus douloureux, voire impossibles.

Le Peuple du Clan vivait selon des coutumes inchangées. Chaque facette de la vie, depuis la naissance jusqu’au moment où les esprits vous rappelaient dans le monde invisible, était calqué sur le passé. La survie de la race exigeait cet immobilisme, et cependant ce dernier les condamnait tôt ou tard à disparaître.

Leur adaptation était lente. Les inventions étaient toujours le fruit d’un hasard, et encore n’étaient-elles presque jamais utilisées. Changer leur coûtait trop d’effort, et une race qui n’avait pas de place pour des connaissances nouvelles, pas de place pour évoluer, se retrouvait désarmée face à un environnement en évolution constante.

p. 384

L’acharnement de Broud à dénoncer la tolérance excessive du clan mais surtout de son chef à l’égard de cette jeune étrangère irritait d’autant plus Brun qu’elle l’obligeait à interroger sa propre attitude envers cette enfant des Autres, qui avait su lui imposer sa différence.

p. 391

Une femme pour laquelle il avait pris des décisions peu conformes aux traditions. En leur temps, elles lui avaient paru de bon sens et équitables, même celle de la reconnaître comme la Femme-Qui-Chasse. Mais, ajoutées les unes aux autres, ces licences accordées pouvaient représenter pour un observateur étranger une formidable dérogation aux coutumes. Ayla avait désobéi gravement, elle devait être punie pour cela, et Brun était tenté de la maudire, ce qui le libérerait de ses soucis.

p. 457

Cette race d’hommes qui avait assez de conscience sociale pour veiller sur les faibles et les malades, assez de spiritualité pour enterrer les morts et vénérer un grand totem, cette race d’hommes aux cerveaux volumineux mais démunis de lobes frontaux, qui ne réalisa guère de progrès pendant près de cent mille ans, était condamnée à disparaître, au même titre que le mammouth et le grand ours des cavernes.

p. 465

Le monde que nous laissons est beau et riche, il a satisfait tous nos besoins pendant des générations et des générations. Dans quel état le laisserez-vous quand votre tour viendra ?