À la façon Carco, le roman est sous-titré Roman des fortifs et se déroule dans un des anciens quartiers de Paris. Cette fois, le jeune chef de bande, truand relaxé de sa peine d’emprisonnement, découvre à son retour, horrifié, qu’un petit chef a pris la relève et rassemblé les anciens fidèles de sa troupe sous sa coupe. L’orgueil est blessé et l’obsession devient rapidement insupportable. Il lui faut retrouver l’honneur et « aux yeux de tous — porter la tête haute et commander comme autrefois » (p. 72). Le cas est donc vite résolu et l’honneur regagné à coups de couteau.
Redevenu chef à part entière, reposant sur ses douillets lauriers, le petit chef, émule de truands de légende, devra cependant refaire ses comptes. Un événement aussi imprévu qu’anodin l’oblige tant bien que mal à réévaluer tout ça. Ses illusions entièrement démolies — et lui même le serait si ce n’était du support de la Marie-Bonheur —, il constate qu’on a beau devenir l’égal des anciens, le prix à payer appelle le compromis. On n’est jamais seul au monde qu’avec sa propre conscience.
p. 20
Sa silhouette se dessinait sur le mélancolique horizon des banlieues.
p. 47
— Quoi ? quoi ? » fit-il. Il se passa la main sur les yeux avec accablement... « Ça vient de loin, murmura-t-il ensuite. Ah ! la môme... Je suis louf d’y bouffer les foies... »
p. 90-91
Le printemps, aussi, lui donnait de l’ennui et une sorte d’écœurement. Assis dans l’herbe des fortifs, Bouve méditait. L’herbe était fraîche. Bouve contemplait la route oblique au tournant de laquelle, sous les arbres, des bicoques noires et vertes se dressaient. C’était la grande rue du Pré-Saint-Gervais. Le long du talus des fossés des fortifications, de petits espaces entourés de ficelles rafistolées découpaient des rectangles de grandeur inégale, où il ne poussait rien. La terre ingrate de ces jardins improvisés leur refusait jusqu’à la mauvaise herbe qui croît partout et Bouve, qui s’occupait peu de ces choses, n’était pas fâché de constater, quand il revenait à lui, cette désolation. Elle n’avait ni grandeur ni caractère, et le sentiment qu’elle pouvait donner ne méritait pas qu’on prît la peine de s’y arrêter. Au-dessus du talus serpentait un chemin gris. Des barrières le bordaient et derrière ces barrières, après des maisonnettes construites à l’aide de mille débris, après des buissons étranges, des carcasses d’ustensiles de toute provenance, des tas de vieilleries, des cheminées d’usine dégorgeaient sur le ciel leur fumée.
p. 93-94
[...] il constatait combien, autour de lui, l’exemple qu’avait donné José le Naufragé se perdait peu à peu. Lui, qui avait bu le sang d’un tel homme, n’oubliait pas qu’il en était l’élève et peut-être bien l’égal aujourd’hui ; mais il n’arrivait pas à comprendre pourquoi cet exemple se perdait, et cela lui donnait une humeur agressive, alors que dans tout Belleville il pouvait entre tous déclarer, en désignant le ciel, la rue et les faubourgs :
« C’est à moi. »
p. 143
La fille comprit qu’elle se heurterait toujours à la résolution qu’il avait prise. Elle se sentit faible et sans joie.
p. 148
« Y a des trucs là-dedans, songeait-il, que j’entrave pouic. »
p. 170
Et il prononçait des mots obscurs où il mettait une âme farouche sans se rendre compte que, longtemps après, il accomplissait les mêmes gestes et proférait les mêmes menaces que Trente-six-Coups, l’ancien, aux heures où il s’estimait — lui aussi — plus avili qu’un flic ou qu’une fille à soldats.
Carco, Francis