Le chapitre premier est simplement narratif, et raconte, de façon factuelle et assez neutre, la rencontre fortuite de Bouvard et Pécuchet, le partage de leur grande curiosité et la découverte de leurs intérêts communs. Suite à cette mise en place, on verra la situation de nos deux compères s’améliorer alors qu’ils obtiennent, par héritage, les propriétés d’une ferme et d’une maison de campagne, ainsi que leur retraite et leur liberté d’action. Sitôt à la campagne, ils s’exerceront à l’agriculture et s’enthousiasmeront pour quelques sujets liés de près, tels que la préservation des aliments ou la distillation, notamment. Au troisième chapitre, nous assistons à une profusion d’efforts variés dans divers domaines scientifiques ou de la médecine. C’est également dans ce chapitre que nous apprenons que le pauvre Pécuchet, « à cinquante-deux ans, et malgré le séjour de la capitale, possédait encore sa virginité. » [1] Afin d’obtenir la nomenclature exacte des thèmes étudiés dans chacun des chapitres de Bouvard et Pécuchet, je suggère de consulter le site Internet du Centre Flaubert (Centre d’Études et de Recherche Éditer/Interpréter, Université de Rouen) [2].
Volontairement, systématiquement, Flaubert utilise des phrases simples et un vocabulaire court et précis. Exit le souffle, les envolées lyriques et les phrases merveilleuses et envoûtantes à la Salammbô ! Je ne veux en rien ici diminuer le soin apporté par Flaubert à la beauté linguistique et grammaticale de Bouvard et Pécuchet : Flaubert cherche et obtient la simplicité qui convient au récit et rien n’y est écrit que très joliment et avec aisance et élégance. Les vocabulaires un peu plus précis employés par Flaubert sont ici le plus souvent empruntés aux sciences — pures ou sociales, peu importe —, dans leurs aspects vulgarisés. On y trouve par exemple le mot « perspiration », pas nécessairement un terme des plus techniques, mais son utilisation volontaire dans le contexte d’une étude scientifique déterminée place le mot du côté du langage spécialisé de l’ouvrage [3].
Au fil des pages, nous nous trouvons littéralement face à un véritable bottin des idées divulguées de l’époque, organisées par Flaubert de façon systémique par thèmes et chapitres, mais énumérées platement, comme si Flaubert, au devant de l’étendue des connaissances, ne souhaitait s’attarder sur aucune plus que l’autre. La régularité du texte, l’improvisation totale des savoirs-faire des Bouvard et Pécuchet, qui mettent la main rapidement et sans profondeur à toute chose, en dilettante et malgré la force de conviction qui naît de leurs enthousiasmes déçus, la succession de leurs échecs et de leurs abandons, sont des facteurs qui rendent la lecture parfois presque aussi ennuyante qu’un annuaire de téléphone, au mieux une encyclopédie. Certes, le tout est pittoresque, le plus souvent très amusant, mais l’effleurement de savoirs inutiles, parfois farfelus, à la façon de Bouvard et Pécuchet, éternels néophites en tout, devient rapidement un réel handicap au plaisir de cette longue lecture.
La volonté de Flaubert de maintenir le cap et les objectifs qu’il s’est fixés est évidente, mais elle soulève le doute quant à la valeur de ces efforts pour le grand romancier qu’il était. Nous savons que Flaubert s’imprégnait véritablement du sujet de ses romans pour les écrire. Pour celui-ci, comme pour d’autres, il a rassemblé une documentation imposante, gigantesque — puisant aux meilleures ressources et ouvrages du moment, dans le but justement de montrer que la valeur et l’autorité des sources ne garantit pas l’intelligence, ni leur bonne utilisation nonobstant les moyens techniques dont nous pouvons disposer. Les aveugles convictions de l’autodidactisme, doublées d’une incapacité à souhaiter comprendre, ne conduisent qu’à l’échec.
La couverture de l’édition en Livre de poche de 1966 me plaît assez par son utilisation des étiquettes « de pharmacie », anciens identifiants à bocaux utilisés à l’époque, que ce soit en cuisine ou dans les laboratoires.
p. 86
Que n’avaient-ils connu le fameux Canadien de Beaumont [4], les polyphages Tarare et Bijou, la femme hydropique du département de l’Eure, le Piémontais qui allait à la garde-robe tous les vingt jours, Simon de Mirepoix, mort ossifié, et cet ancien maire d’Angoulême, dont le nez pesait trois livres !
p. 96
Enfin, au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la mode nouvelle d’introduire des thermomètres dans les derrières.
p. 134
[...] et pour l’exubérance de l’homme obscène couvrant un des meneaux d’ Hérouville, cela prouvait, suivant Bouvard, que nos aïeux avaient chéri la gaudriole.
p. 136
Ils ne furent pas plus heureux sur la communication qui existait entre une citerne de Falaise et le faubourg de Caen. Des canards qu’on y avait introduits reparurent à Vaucelles, en grognant : « Can, can can », d’où est venu le nom de la ville.
p. 183
[...] et puis les femmes ne sont pas toutes les mêmes. Il faut brusquer les unes, l’audace vous perd avec les autres.
p. 186, déjà à l’époque ! :
Le théâtre est un objet de consommation comme un autre. Cela entre dans l’article Paris. On va au spectacle pour se divertir. Ce qui est bien, c’est ce qui amuse.
[...]
Suivant le professeur, le sort immédiat d’une pièce ne prouvait rien. Le Misanthrope et Athalie tombèrent. Zaïre n’est plus comprise. Qui parle aujourd’hui de Ducange et de Picard ? Et il rappelait tous les grands succès contemporains, depuis Fanchon la Veilleuse jusqu’à Gaspardo le Pêcheur, déplorait la décadence de notre scène.
p. 190
L’application trop exacte du Vrai nuit à la Beauté, et la préoccupation de la Beauté empêche le Vrai ; [...]
p. 225
Et ils abordèrent le fouriérisme.
Tous les malheurs viennent de la contrainte. Que l’attraction soit libre, et l’harmonie s’établira.
Notre âme enferme douze passions principales : cinq égoïstes, quatre animiques, trois distributives. Elles tendent, les premières à l’individu, les suivantes aux groupes, les dernières aux groupes de groupes, ou séries, dont l’ensemble est la phalange, société de dix-huit cents personnes, habitant un palais. Chaque matin, des voitures emmènent les travailleurs dans la campagne et les ramènent le soir. On porte des étendards on se donne des fêtes, on mange des gâteaux. Toute femme, si elle y tient, possède trois hommes : le mari, l’amant et le géniteur. Pour les célibataires, le bayadérisme est institué.
p. 257
« Et que ferons-nous s’il leur prend des accès d’érotisme furieux ? »
p. 297-298
Après tout, elle n’existe pas. On s’en va dans la rosée, dans la brise, dans les étoiles. On devient quelque chose de la sève des arbres, de l’éclat des pierres fines, du plumage des oiseaux. On redonne à la Nature ce qu’elle nous a prêté et le Néant qui est devant nous n’a rien de plus affreux que le Néant qui se trouve derrière.
p. 312
Bouvard, dans un fauteuil à ses côtés, lui prit son Eucologe et s’arrêta aux litanies de la Vierge.
« Très pure, très chaste, vénérable, aimable, puissante, clémente, tour d’ivoire, maison d’or, porte du ciel, étoile du matin. »
[...]
Il la rêva comme on la figure dans les tableaux d’église, sur un amoncellement de nuages, des chérubins à ses pieds, l’Enfant-Dieu à sa poitrine ; mère des tendresses que réclament toutes les afflictions de la terre ; idéal de la femme transportée dans le ciel ; car, sorti de ses entrailles, l’homme exalte son amour et n’aspire qu’à reposer sur son cœur.
p. 321
[...] Il doutait aussi de l’enfer.
« Car tout châtiment doit viser à l’amélioration du coupable, ce qui devient impossible avec une peine éternelle ; et combien l’endurent ! Songez donc, tous les anciens, les juifs, les musulmans, les idolâtres, les hérétiques et les enfants morts sans baptême, ces enfants créés par Dieu, et dans quel but ? Pour les punir d’une faute qu’ils n’ont pas commise !
— Telle est l’opinion de saint Augustin, ajouta le curé, et saint Fulgence enveloppe dans la damnation jusqu’aux fœtus.
p. 393
— éclairage des maisons — on emmagasinera la lumière, car il y a des corps qui ont cette propriété, comme le sucre, la chair de certains mollusques et le phosphore de Bologne. On sera tenu de faire badigeonner les façades des maisons avec les substances phosphorescentes, et leur radiation éclairera les rues.
Flaubert, Gustave