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Jobidon, Gilles

La petite B.

samedi 21 mai 2016, par webmestre

Montréal : Leméac, 2015, 232 p. Dédicacé.

Plus que jamais, l’écriture de Jobidon est riche et nuancée, à la fois précise et intelligente. Le texte nous comble et nous ravit d’entrée de jeu, enchaînant des phrases telles que « Tu as l’impression que tu m’aimes, mais tu te trompes. Tu ne m’aimes pas, tu me désires. » (p. 14), ou « La mer est une monstrueuse attente. » (p. 15), et encore « La patience des femmes est leur ultime pouvoir. C’est doublement vrai lorsqu’elles ont la peau sombre. » (p. 15).

Le texte donne lieu à des jaillissements poétiques ou fantaisistes : « Tu es descendu du bateau depuis peu et déjà les femmes te courent après comme les abeilles virent et voltent autour des jambosiers en fleurs. » (p. 15) ; « Elle ne veut surtout pas se faire voir sur la route de Tamarin, près de la fourche conduisant à ce hameau qu’ils appellent Nègreville ; nègre peut-être, mais ville, c’est trop dire. » (p. 17), puis l’auteur ne se prive pas de mots occasionnels, par exemple l’homophonie suivante : « ... tous les chemins mènent au rhum. » (p. 43).

Prenant pour prétexte le réel voyage du jeune Charles Baudelaire vers Calcutta, ce voyage qui s’interrompait aux îles Mascareignes, le récit développe une fiction apte à recréer et lui donner du contenu, mais également à recréer le monde et ses suites.

Il s’agit assurément d’un roman « littéraire », avec des enchaînements aux couleurs brutes et nostalgiques qui relèvent davantage d’enjeux spirituels aux aspects parfois sombres, parfois lumineux. Nous sommes loin du dernier et pantelant polar à la mode ou des rythmes fous d’une samba improvisée, ayant plutôt affaire ici à une opulente et maîtrisée ballade mi-flaubartienne, mi-nervalienne.

p. 18-19

Ceux qui s’entassent autour de ma baraque ont quitté leurs anciens maîtres qui ne leur ont enseigné qu’à se détester. Pour ça ils savent. Ils n’ont rien appris d’autre.

p. 33

Dans sa tête d’enfant, il devine déjà qu’ils sont réunis pour s’entre-déchirer et se lécher les plaies l’un de l’autre.

p. 94

Là-haut, la plupart des chambres sont ouvertes. Presque toutes, sauf celles d’où s’échappent les sons de l’amour qui devrait porter un autre nom, mais il n’y en a pas d’autre.

p. 105

Être mère n’en finit plus. Aucun métier n’est plus exigeant et plus ingrat que celui-là. le décès d’un enfant est, dit-on, la pire des douleurs.

p. 111

— Profession ?
— Photographe.
Il écrit. c’est long. Il a déjà entendu ça (femme, photographe, c’est possible, ça se peut, tout se peut, le monde est rendu fou).

p. 141

Les quelques femmes qui se joignent à tous ceux là ont dans la putasserie ou le hurly-burly. Elles deviennent sing-song girls, waitresses, piliers de saloon, n’importe quoi — les frontières sont des passoires. Les boulots sur lesquels les Blancs lèvent le nez sont vite arrachés par des Mexicains, des Japonais, des Chinois. Des hordes de Chinois qui descendent des bateaux le sourire accroché et l’estomac dans les talons. La ruée vers l’or n’est pas seulement la plus grande migration qui ait existé de mémoire d’homme ; c’est le plus formidable bordel à ciel ouvert de tous les temps. Pays neuf. Nom ancien, espagnol, qui veut dire utopie : California.

p. 145

Le quartier appartient aux Triades qui règnent sur tout ce qui se parie, se construit, se brûle, se vend, s’achète, se vole, se brise, se répare. Se goûte, se boit, se fume, se mange, se respire, se baise. Laure aime le mouvement perpétuel des foules anonymes qui s’y pressent. [...] Elle prend des clichés qu’aucun autre photographe n’a l’idée de faire, trop occupé à courir la clientèle des rois des mines, des princes des chemins de fer et des seigneurs de l’immobilier. Qui s’intéresse aux Chinois autrement que pour les rouer de coups, leur cracher au visage, leur botter le cul, au mieux leur porter du linge sale à laver et à repasser ?

p. 218

Ces Anglais-là ne s’habituent jamais au fait que les pays sur lesquels ils font main basse comme des voleurs de grand chemin ne sont pas aussi froids, sombres et ennuyeux que l’îlot larmoyant d’où ils viennent.



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