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Rolin, Dominique

Moi qui ne suis qu’amour

dimanche 20 septembre 2015, par webmestre

Une femme heureuse, mère parfois désemparée par ses élans de tendresse envers ses fils, encore très désirable, pratique et coquette, se livre aux élans de joie et à ces sensations de bonheur qui la saisissent occasionnellement dans son quotidien. Ces ravissements la conduiront, graduellement et le plus simplement du monde, à délaisser mari, enfants aimés, demeure et vacances annuelles à la mer. Il s’agit là, de fait, d’un long monologue intérieur, extrêmement bien écrit, avec une écriture fine, intelligible et intelligente, et qui se révèle extrêmement sensuelle. En réalité, on trouve ici des descriptions amoureuses suaves qui, bien que pudiques, témoignent d’un abandon total et d’une très forte sensualité.

Les descriptions de la nature, qui sont très présentes dans les romans de Rolin, à la façon de toiles de fond qui enveloppent les personnages et qui semblent déterminer leurs agissements, sont fluides et sensibles. Lorsqu’on les compare à son premier roman publié, Les marais, ces descriptions ont largement évolué : elles ont désormais gagné de la maturité. Elles semblent tout à fait les mêmes, chargées des mêmes images, et pourtant leur écriture est beaucoup plus fluide, moins hésitante, plus efficace : « La lune, très haut, brillait au milieu de nuées transparentes. Les maisons dormaient, le silence était plein d’odeurs mouillées, le fleuve paraissait étonnamment large ; les maisons, le silence et le fleuve se fondaient en un seul flux mystérieux. » [p. 41]

Autant la lecture du roman Les marais m’avait ennuyée, autant celle de Moi qui ne suis qu’amour est passionnante, satisfaisante. Pour m’être grandement ennuyé à la lecture du premier, j’avais bien failli ne jamais lire le second.

p. 11

Elle tenait la tête un peu renversée en arrière, comme font beaucoup d’aveugles. [...] ses yeux vides, couleur d’agathe, m’inquiétaient, car je ne pouvais croire qu’ils n’étaient plus sensibles à la lumière. Elle faisait penser à une plante qui a soif.

p. 25

[...] il n’y avait plus rien à faire : les raisonnements les plus sages du monde ne parviennent pas à recréer une magie en train de mourir.

p. 35

« J’observe la rue, Colombe. Elle est toujours vide et, malgré cela, jamais elle n’est pareille d’une heure à l’autre. »

p. 62

Une langueur singulière m’envahissait. C’était à la fois très doux et très amer, et pour cette raison, je désirais la chasser et la retenir longtemps en moi ; et je ne pouvais savoir si c’était mon cœur qui la subissait ou bien mon corps.

p. 63

« ... Tu me manques déjà beaucoup. Je pense aux jours où tu viens à la maison : quand j’entends ton pas dans l’escalier, je suis si heureuse que c’est à peine si je regrette mes yeux tant mon ouïe et mon cœur me donnent de joie. »

p. 145

Lena ne faisait plus parie de son univers intérieur. Cependant, il parlait de sa femme avec une nuance de regret respectueux que l’on réserve seulement aux créatures restées inaccessibles.

p. 149

J’ajoutais les unes aux autres mes journées de bonheur comme une avare qui refait inlassablement ses comptes.

p. 155

Un jour d’avril, assis dans l’herbe, il sculptait dans une bille de noyer une Pomone aux longs cheveux, coiffée d’un chapeau de paysanne. Il avait calé la petite femme nue entre ses genoux. Ses mains souples, fécondes, la palpaient inlassablement, la retournaient, éveillaient sur ses flancs, ses seins gonflés, ses cuisses dodues, des flammes de lumière. Les morsures les plus cruelles des outils se métamorphosaient en caresses dont ma propre chair était brûlée et qui semblaient se refléter sur le petit mufle énigmatique de la statue.

p. 168

Quand Denys me caressait avec sa bouche, un sexe se creusait à l’endroit frôlé ; aussi avais-je fini par être criblée de trous de volupté.

p. 184-185

« Mon bien-aimé, l’absence est une matière, glacée et ténébreuse pendant la nuit, claire et profonde le matin lorsque je me penche à la fenêtre. Les brumes qui flottent sur la colline, les cris des enfants, les rires des gens qui passent, tout cela c’est toi, toi absent et cela fait que mon cœur se détraque. [...]
Il n’y a pas de courte ou de longue séparation. Il y a seulement la séparation, et le fait de ne pas te toucher, t’embrasser, me blottir contre ta poitrine est une douleur aussi vaste que l’univers.

p. 215

Je voulais avoir du temps afin de préparer mon sang à cette lecture. Il fallait créer de l’espace autour de cette lettre.

p. 222

J’étais détachée de mon amour, à la fois par le passé, le présent et l’avenir. J’étais livrée à la pesanteur d’une chute interminable. Je ne souffrais plus : j’avais oublié le visage de Denys, ses gestes, sa façon de parler. Ce n’était plus Denys, mais l’amour que j’aimais. Mes désirs, mes forces languissaient après l’amour.

p. 223

[...] mon bien-aimé m’annonçait son arrivée.
Tout d’abord, je restai inconsciente, sans parvenir à comprendre s’il m’arrivait un grand bonheur ou un grand mal. Après cela, je cédai à une joie, mi-froide, mi-délirante, qui me permit de vivre durant ces dernières journées de séparation.
Pour la première fois depuis le départ de Denys, l’idée de festin que déclenchait en moi la promesse de l’amour m’envahit de nouveau. La substance même de mon être semblait pétrie alors de fruits écrasés mêlés de vins précieux, de viandes rouges et dorées, de tintements de cristal, de rires et de fumées violentes.

p 246

[...] et les miroirs me renvoyaient l’image d’une créature que j’avais du mal à reconnaître : lorsque je m’en approchais, le subtil dessin des rides m’apparaissait comme des ruisseaux desséchés, mes yeux étaient des lacs morts et ma bouche un trou.
« Voilà ce que l’amour a fait de toi », laissait tomber une voix suspendue au-dessus de ma tête.



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