Petit bouquin bien agréable, marqué d’une écriture douce et raffinée, féminine, précise et ciselée, non dénuée de traits d’ironie, où l’on sent bien le plaisir de l’auteure qui s’amuse — sans doute dans un douloureux travail de peaufinage — avec la langue et les mots. L’histoire, ou plutôt les histoires, en mode successif, se bâtissent lentement, s’édifient comme des pièces montées, décrivant des circonstances, des situations, des comportements qui culminent vers un certain (ou incertain ?) accomplissement des aspirations secrètes de leurs protagonistes respectifs. La nature y joue un rôle qui est à la fois puissant — donnant du souffle au roman — et discret, influant sur le devenir des personnages, sur ce quoi leur vie sera faite. Elle y est aussi joliment évoquée. On découvrira par exemple, lors de l’ouverture d’une huitre, « la créature molle et charnue tapie dans la coquille » (p. 45). Puis, lorsqu’elle n’est pas directement présente, la nature n’est jamais vraiment loin, se cachant aussi dans la métaphore : « Ses souvenirs s’embrouillaient et, quand il tentait de les fixer, lui échappaient comme s’il avait voulu saisir entre ses doigts des paquets d’embruns. » (p. 78). C’est ainsi que l’on écoutera les pierres, ou « le froissement du brin d’herbe qui s’incline dans le vent » (p. 167) ou encore « les mouvements souterrains des planètes qui elles aussi résonnaient sourdement. » (p. 167).
Du roman structuré en trois parties (« Monstres et merveilles », « L’harmonie des sphères », « Love Waves »), la dernière semble plus réfléchie. Elle apparaît comme une pastorale qui se déroule sur le Mont-Royal, avec des péripéties qui se font plus rares, réduisant malheureusement tout autant l’action du roman. Cependant, ce qui pourrait être perçu comme une faiblesse du point de vue du scénario, peut aussi être l’être comme une force. À cet égard, cette troisième partie comprend des dialogues et des passages brillants, tour à tour étudiés, méditatifs, et impertinents. Il s’en dégage également des moments de nostalgie puissante, qui nous atteignent invariablement.
p. 157
[...] entrant dans le salon au petit matin, alors que la pièce s’emplissait des lueurs de l’aube, il avait l’espace d’un instant l’impression, en apercevant du coin de l’œil la silhouette massive des deux instruments, la courbe du cadre de la harpe à laquelle faisait écho la forme arrondie du couvercle du piano, de troubler le conciliabule entre un diplodocus et quelque dragon fabuleux.
p. 174
À l’inverse, les lectures d’Edward respectaient depuis l’enfance un même principe auquel il n’avait jamais dérogé, et qui avait l’inconvénient, dès lors qu’il avait fini un livre, de lui en imposer cinq, dix nouveaux, ce qui faisait en sorte que son ignorance grandissait à un rythme infiniment plus rapide que ses pauvres connaissances [...]
p. 222
« Il neige à pierre fendre, il neige à tue-tête, il neige à tire-larigot, à brûle-pourpoint et à bouche que veux-tu », récite-t-elle en grimpant le sentier sous les flocons duveteux qui font des manteaux blancs aux chiens.
Vladimir et Estragon ont des mitaines identiques, rouge feu, et ils lèvent bien haut les pieds à chaque pas, comme les chevaux de cirque. Paillasson la basset, pareillement chaussé mais de bleu, est si bas sur pattes que la neige le recouvre jusqu’à mi-poitrail, et il avance tel un sous-marin, sortant de temps à autre sa truffe noire pour respirer.
p. 233
Ce matin la forêt couine, grince et craque dans le vent tel un bateau dans la tempête. Il flotte au-dessus du bois, venu de partout à la fois, comme s’il s’agissait du souffle des mille arbres qui se balancent, raides, dans la bourrasque, un chuintement semblable à celui qu’on entend en pressant contre son oreille un coquillage qui a gardé le souvenir de la mer.
Le soleil est un disque pâle dont la lumière peine à trouer le voile blanc du ciel. Aussitôt midi sonné à la cloche de l’église Saint-Germain, les ombres s’allongent sur la montagne. Troncs et branches tracent sur le sol un enchevêtrement de lignes bleutées, la lumière tombe oblique et l’on sent déjà le soir qui approche.
p. 295
« Si vraiment tu crois que c’est chaque jour la même montagne, c’est que tu n’as rien compris. »
p. 316-317
[...] par le boulevard Saint-Laurent, qui part du fleuve du même nom pour aller rejoindre la rivière des Prairies, tout au nord de cette drôle d’île ou on ne voit l’eau presque de nulle part. Fleuve et boulevard ont été baptisés en l’honneur de ce martyr iconoclaste du troisième siècle, enlevé alors qu’il était jeune enfant puis retrouvé sous un laurier, arbre auquel il doit son nom. Au terme de sa vie, mis à griller par ses tortionnaires sur des braises ardentes, plutôt que de répandre des larmes inutiles, Laurent annonça après quelques minutes que, le premier côté étant bien cuit, on pouvait le retourner. À la haine, à la bêtise et à la mort, il opposa la force tranquille de son rire clair, faisant taire les ris des bourreaux avec celui, terrible, de la victime. Par une ironie si grande qu’on peut aussi bien y voir une sorte d’hommage, on a jugé bon d’en faire le saint patron des rôtisseurs. Il demeure qu’à l’origine, en 1672, en ce pays de Nouvelle-France, on avait plutôt nommé ce qui n’était encore qu’un modeste sentier de terre « chemin Saint-Lambert », non pas, comme on pourrait le croire, en l’honneur de saint Lambert — mort, celui-là, en l’an 700 le cœur transpercé d’une lance alors qu’il se tenait devant l’autel de la chapelle des saints Côme et Damien à Liège — mais bien en mémoire de Lambert Closee, qui perdit la vie en 1662 en défendant Ville-Marie, contre les assauts des Indiens, aidé de sa chienne Pilote.
p. 325
Les deux lampes de poche tressautantes percent la nuit de deux fins tunnels blancs où volent, affolés, phalènes et autres papillons blêmes aux larges yeux aveugles, toute une faune nocturne minuscule et éphémère, irrésistiblement attirée par la lumière.
Fortier, Dominique