Les premiers élans amoureux d’un jeune homme, âgé d’à peine seize ans, sont contrariés par la jalousie, puis confrontés aux rivalités propres à une ville de province et à des amours portés vers les femmes plus matures, fantasques et mystérieuses, conscientes de leur pouvoir. « [...] telles furent les adorables folles de Tourgueniev, toujours préférées aux amantes douces et sûres, mais toujours aussi vaincues par la vie, et finissant dans le malheur ou la mort. », écrit André Maurois dans la préface qu’il signe. La nouvelle de Tourgueniev brosse une sorte d’autoportrait où alternent les espérances et les désespérances. L’abandon et la ferveur qui marquent la fréquentation de la jeune femme sont successivement massacrés par cette promiscuité de province, ces lieux retirés où les coups de foudre sont raréfiés et ne peuvent trouver leur dévotion qu’auprès de rares personnes, puis par la rivalité de son propre père.
Cependant, malgré cette ardente passion, la description des sentiments éprouvés est davantage chirurgicale que d’ordre émotif. Le vocabulaire utilisé par Tourgueniev est juste et précis. Les descriptions — elles sont nombreuses dans l’univers de Tourgueniev — sont claires, imagées et soignées.
Un buffle leva lentement, au-dessus du marais gluant, sa tête échevelée et monstrueuse, avec des mèches plantées dru entre les cornes recourbées. Il regarda de biais, avec des yeux méchants et stupides, et renifla de ses naseaux moites, comme s’il nous avait sentis... [Fantômes, p. 218]
On trouve également — et ça s’applique à l’ensemble des nouvelles ici réunies — quantité de rêveries. Outre que ces nouvelles marquent à divers degrés l’affirmation du fantastique dans l’œuvre de Tourgueniev, l’écriture semble de plus en plus un renoncement et un exutoire personnel. Était-il heureux ou malheureux ? Je penche pour la seconde option, bien que nul ne peut vraiment le confirmer, nonobstant une enfance austère et une mort teintée du remords. L’écriture dénuée d’humour, de frivolité et de joie de vivre qui marque les nouvelles de ce recueil, et la passion retenue qui n’est jamais assouvie, m’apparaissent comme des indices bien fondés.
Préfacé par André Maurois, le bouquin contient aussi :
- Premier amour
- Le chant de l’amour triomphant — 1542, dédié à la mémoire de Gustave Flaubert
- Un rêve
- Toc... Toc... Toc ! — Étude
- Fantômes — Fantaisie
- Assez ! — Extrait du journal d’un peintre défunt
- Poèmes en prose
- La vie et l’œuvre de Tourgueniev, un texte de Geneviève Bulli
p. 35
Dix fois de suite, je relus cette phrase : « Jules César se distinguait par sa vaillance au combat. » — Je n’y comprenais goutte, aussi finis-je par renoncer. Avant le dîner, je repommadai mes cheveux, passai ma petite rédingote et ma cravate neuve.
p. 85
« Pourquoi avez-vous l’air d’un lapin qu’on aurait amputé de la moitié de sa cervelle ? » me demanda Louchine, que je rencontrai.
p. 93
Elle s’arracha à mon étreinte et s’éloigna. Je me retirai également... Je ne saurais vous décrire le sentiment que j’éprouvai à ce moment-là ; je n’aimerais pas le goûter de nouveau, mais, en même temps, je m’estimerais malheureux si je ne l’avais jamais connu.
p. 101
Rien ne peut t’émouvoir, ô jeunesse ! Tu sembles posséder tous les trésors de la terre ; la tristesse elle-même te fait sourire, la douleur te pare. Tu es sûre de toi-même et, dans la témérité, tu clames : « Voyez, je suis seule à vivre !... » Mais les jours s’écoulent, innombrables et sans laisser de trace ; la matière dont tu es tissée fond comme cire au soleil, comme de la neige... Et — qui sait ? — il se peut que ton bonheur ne réside pas dans ta toute-puissance, mais dans ta foi. Ta félicité serait de dépenser des énergies qui ne se trouvent point d’autre issue.
p. 259 (Assez !)
Mais Schiller a dit : « Seul l’éphémère est beau », et la nature elle-même, dans ses métamorphoses successives, n’est pas étrangère à la beauté. N’est-ce pas elle qui décore avec tant de minutie les plus fugaces de ses créatures ? Ne donne-t-elle pas aux pétales des fleurs et à l’aile du papillon leurs couleurs éclatantes, leurs contours graciles ? La beauté n’a pas besoin d’exister immuablement pour être éternelle — un instant lui suffit.
Tourgueniev, Ivan