Ce livre, quasi un monument, nous fait contempler la terre, et ses habitants, comme si on voyait les voyaient de loin, avec un recul. Et pour cause, Nohog de Ventorx est un Observateur, et un être lent, qui a tout le temps devant lui et derrière lui. Depuis des milliers d’années, tapi en son sein, il observe la terre et il a y vu naître la race humaine. Une race qu’il apprend peu à peu à aimer, tant pour ses qualités que, dans une certaine mesure, pour ses défauts. En fait, on peut reprocher aux humains d’être violents et de s’entêter à vouloir provoquer leur propre autodestruction, mais l’espèce en est une des plus créatives, dotée d’une imagination exubérante — « cette fleur poussait sur le fumier d’une sauvagerie généralisée » (p. 151) — et pour cette raison suscite l’admiration chez les Uns. La Terre constitue d’ailleurs une source d’émerveillement pour qui l’observe : la variété et la vigueur des formes de vie qui s’y développent est une source d’attachement et de contemplation.
Décrire ce livre en quelques mots est assez facile, mais il serait plus difficile d’être aussi bref pour en évoquer toutes les tonalités et la couleur, ainsi que le contenu riche, touffu et varié. Quelques-uns des concepts mis en avant dans ce livre sont tout simplement splendides. De magnifiques passages nous présentent des visions qui peuvent sembler déroutantes, mais permettraient — en autant que l’être humain s’en donne la peine — de conduire l’humanité au bien et à la recherche de la paix. Les développements du récit, malgré des facteurs d’impondérabilité dans l’évolution des espèces marquées par la guerre, nous permettent d’entrevoir, ou d’imaginer, ce que pourrait être la vie sur terre si les hommes se dotaient d’intelligence, de raison ou de bonne volonté.
La lecture est parfois déroutante et il arrive que des passages entiers ne nous semblent pas rattachés au récit principal. En poursuivant la lecture, on s’étonne cependant qu’il ne s’agissait que de nouvelles façons de porter le récit, qui s’étend sur plusieurs générations et qui porte lui-même plusieurs ramifications. Cette stratégie permet alors aux auteurs de mettre en place des rebondissements futurs. Le procédé m’a souvent semblé exigeant, trop elliptique. Il arrive également que, en particulier dans sa dernière partie, les personnages apparaissent de plus en plus comme des abstractions, alors que nous perdons graduellement tout suivi des principaux protagonistes qui avaient pourtant porté le roman sur quelques centaines de pages.
À terme, le roman met en scène, avec aplomb, le problème des réfugiés climatiques [1]. Déjà visible à notre époque [2], le phénomène est appelé à prendre une ampleur telle qu’il sera bientôt le problème mondial numéro un, avec un cortège d’éventualités diverses, telles que des hordes de gens affamés qui remontent vers le nord. La chronologie-fiction du roman situe le point de rupture dans une trentaine d’années : il s’agit d’une date à partir de laquelle les gouvernements, les politiciens et les médias ne pourront plus cacher l’ampleur du problème et esquiver leurs impacts. Ce pourrait aussi marquer le moment où les États-Unis, au bord de la guerre civile, pourraient s’ouvrir au monde et participer à la recherche de solutions qui ne seraient pas strictement liées à la protection de leurs intérêts.
p. 127
— Le mouvement anarchiste fait appel à la part idéaliste de chacun. Mais les forces d’oppression sont si puissantes que certains veulent y répondre par une violence tous azimuts pour mettre au plus tôt la société sur la voie du progrès et de la justice. C’est une erreur. La violence appelle la violence, et tout est à recommencer. L’oppression redouble. Les bombes aussi. C’est un cercle vicieux.
— Tout se réduirait donc à un rapport de force ? interrogea le métis, que cette perspective ébranlait.
— Sans doute, si chacun ne pense qu’à ses intérêts. Mais avec un peu de recul et beaucoup de raison, la société peut accéder à un autre stade. Ainsi, elle peut vouloir mettre ses efforts dans l’éducation de tous les hommes, quel que soit leur rang, leur sexe ou leur race.
p. 201
Les Shoshones virent de la convoitise dans le regard des Nez-Percés. Ces grands chiens sont des chevaux, expliquèrent-ils. Ils pouvaient transporter des charges et des hommes sur de longues distances, traverser les montagnes, courir dans la plaine. Leur valeur était inestimable.
[...]
— Il y a quelques années, un article a paru dans un magazine équestre dont j’ai oublié le nom, mais je me souviens bien de celui de son auteur, Francis Haine, historien et cavalier émérite. Des gens ont lu l’article, et c’est ainsi qu’est née l’idée de fonder un club qui retrouverait les chevaux palouses [3] survivants.
p. 219
— Peuples Uns, commença-t-il, vous me permettez aujourd’hui de m’expliquer sur le cours de la mission qui m’a été confiée en l’année terrestre 1886, et je vous en suis reconnaissant. Cependant, si je ne devais pas m’exprimer de manière à être compris de vous tous, il faudra mettre ma maladresse sur le compte de l’émotion qui est la mienne, à la pensée de me trouver dans ce haut lieu galactique.
Le préambule plut, à en juger par les lueurs orangées qui parcoururent l’Aire.
p. 339
Au fond, Mountain était loin d’être aussi confiant. Le dernier état général de la planète commandé à la sonde était préoccupant. Outre la politique étrangère des États-Unis, le gouvernement de Khartoum armait en catimini des milices arabes pour mater la rébellion dans l’une de ses provinces. De plus, à la date précise fixée par les instruments de Nohog, le pergélisol arctique avait commencé à fondre en libérant des tonnes de méthane dans l’atmosphère. Aucun répit à venir de ce côté.
p. 599
— Un professionnel, habitué des services secrets américains. Le meurtre du leader chicano, à Palm Spring, en 37, c’était lui. On l’a vu aussi agir à Manille, contre Cabral. [...] On lui a donné le contrat. Il s’est exécuté, a effacé ses traces, est redevenu réserviste. Une cellule du Pentagone a par la suite trafiqué la vidéo de surveillance du musée où on le voyait en train d’abattre le gardien. On a mis mon visage à la place du sien — séquelle de Diego Garcia, sans doute.
p. 547
Sur le plan intérieur, j’ai observé que les causes de désordre ont presque toutes un lien avec les dérèglements climatiques. Or dans ce domaine la solution exige une concertation à l’échelle mondiale. Pour nous sortir de la crise, il faut donc engager résolument notre pays dans la voie internationale.
Lamontagne, Marie-Andrée et Philippe Borne