Les pensées et les idées se bousculent en grand nombre dans le court essai de Miller. L’auteur témoigne de son expérience personnelle — n’en est-il pas toujours ainsi chez Miller ? — avec la peinture et de l’amour qu’il porte à l’art et aux artistes. Bien qu’exprimé parfois naïvement, l’ensemble trahit la tendresse et la reconnaissance éprouvées par Miller envers la peinture et le dessin. Il adopte une perspective égalitaire et multidisciplinaire « artiste - écrivain », centrée sur le couple « peintres - poètes », et assez proche de l’idée que l’on se fait de la bohème, à l’époque où créativité et pauvreté semblaient aller de pair. Au gré de la narration, Miller égrène diverses considérations de base sur la peinture et l’art, nous conduisant à les réévaluer de nouveau : puisque nous allons dans la vie notre petit bonhomme de chemin, accumulant au passage les rites et théories adoptées de diverses écoles, empochant diverses valeurs venues de gauche et de droite, et ainsi empruntant balises et repères sur l’intérêt de l’art et son interprétation, nous oublions bien souvent que la peinture n’est pas affaire de théorie, mais d’appréciation et de spontanéité. Miller secoue donc nos préjugés et remet nos pendules à l’heure.
Cependant, plusieurs passages tournent à vide et, déjà, après quelques pages, l’ennui nous surprend. Et plus apparent encore, on ne trouvera ici nulle discussion sur l’art engagé, nulle allusion à la portée de l’art qui sensibilise à des enjeux sociaux ou fondamentaux, nulle évocation de la force d’œuvres qui font réfléchir et suscitent des questionnements. La sensualité de Miller, sa propre expérience de peintre, constituent l’essentiel de son récit, constitué d’évocations et de brefs moments de bonheur, ce qui hélas, ne suffit plus aujourd’hui. Le livre demeure assez superficiel et il n’est pas exempt de clichés et de jugements qui peuvent maintenant nous sembler déplacés ou qui empruntent à des valeurs et à des milieux qui n’existent plus.
Peindre c’est aimer à nouveau est émaillé de 14 reproductions d’aquarelles de Miller, en noir et blanc, et l’édition rassemble également en complément les textes Le sourire au pied de l’échelle et En guise d’épilogue au « Sourire au pied de l’échelle ». Dans ce dernier, Miller décrit les circonstances qui l’ont conduit à la rédaction de la courte nouvelle Le sourire au pied de l’échelle, un texte qui constituait pour lui l’expérience éprouvante d’une première rédaction de commande. Pour ma part, je dois avouer que ces deux textes m’ont terriblement ennuyés. Tant par leur écriture que pour les sujets abordés, chacun m’a laissé indifférent.
p. 18
Ce qui compte dans le dessin, c’est le dessin, c’est-à-dire de le faire bien ou mal, bon ou mauvais, de le finir ou de le laisser inachevé. Autrement dit, c’est l’effort. Ceux qui veulent des chevaux parfaits, des nus parfaits, une architecture parfaite, qu’ils aillent donc s’adresser où on les fabrique. Chaque rubrique compte ses milliers de spécialistes : spécialistes en chevaux, en pommes, en vaches et moutons, en paysages de neige et de montagnes, en odalisques, en scènes de bataille, en bateaux à voiles, en natures mortes, en temps d’orage, en clair-obscur tout simplement, en tout ce que vous voudrez.
p. 21-22
Mais alors, qu’est-ce que c’est qu’un tableau ? Visiblement il y a autant de définitions que de gens pour les regarder. C’est comme pour un livre, une sculpture ou un poème. Il y a des tableaux qui vous parlent, et d’autres qui ne vous disent rien. [...] Certains tableaux vous font des clins d’œil ; vous entrez et vous devenez leur prisonnier. Il y en a que vous regardez à la course, comme si vous aviez des patins à roulettes aux pieds. [...] Ce qui vous arrive quand vous regardez un tableau peut se révéler tout différent des intentions de l’artiste.
p. 26
Avez-vous jamais remarqué que les galets ramassés sur les plages sont reconnaissants quand nous les tenons dans nos mains pour les caresser ? N’est-il pas vrai qu’ils prennent une nouvelle expression ? Une vieille théière aime qu’on la frotte avec un geste tendre, en connaisseur. Une hache aussi : bien entretenue, elle sert toujours son maître avec amour.
J’ai toujours aimé et révéré les vieux objets, les objets usés, les objets marqués par la fuite du temps et les événements humains. Je ne me considère pas autrement : une chose qui a beaucoup servi, qui a beaucoup voyagé, que l’usage et l’abus ont usée et polie. Je devrais peut-être dire : une chose qui a fait bon usage.
p. 56-57
Revenons à Paris ou à n’importe quelle ville française. Est-il surprenant qu’on trouve en France tant de peintres-poètes ? Où que le regard se porte, il trouve de la couleur, de l’irrégularité, de la fantaisie, du caprice, mêlés aux témoignages de l’âge et de l’usage, à la patine de la vie vécue. Même dans un domaine aussi simple que le vêtement, il y a un manque d’uniformité évident. Un Français, si l’envie lui en prend, peut aller acheter son lait et sin pain le matin en pyjama, en peignoir de bain et en pantoufles.
p. 58-60
En général, les œuvres des peintres américains exercent peu d’attrait sur moi. On y trouve sans doute des paysages charmants, des vues marines éblouissantes, de-ci, de-là une grange comme celle de Georgia O’Keefe, de l’architecture à gogo allant des huttes et des garennes aux monstruosités égypto-babyloniennes, de sombres satires sociales inspirées par le progrès sans fin et l’amélioration du bien-être, des coulis à la Jackson Pollock, des abstraits et des non-intentionnels, parfois un authentique primitif, mais jamais un Rouault, un Kokoschka, un Soutine, un Utrillo, un Hiroshige, un Pascin, un Kandinsky, un Ensor, un Seurat, un Dubuffet. Et jamais, ah ! jamais un Bonnard !
[..]
Peindre, c’est se remettre à aimer, et aimer c’est vivre intensément. Mais quelle sorte d’amour, quelle sorte de vie peut-on espérer trouver dans un vide encombré de tous les instruments imaginables, de tous les profiteurs possibles, du dernier confort en date, de tous les luxes inutiles ? Vivre et aimer et exprimer cela par la peinture implique qu’on soit aussi un vrai croyant. Mais alors il faut quelque chose à adorer. Où donc est caché le saint des saints dans ce vaste pays ?Il suffit de passer la frontière et l’on est dans le pays de la couleur. Le Mexique semble fait pour les peintres. Qu’importe si l’ignorance et la superstition y abondent ? Qu’importe que les gens soient pauvres ? Le peintre trouve ici l’inspiration malgré la pauvreté, malgré l’ignorance et la superstition. Où qu’il porte le regard il trouve un sujet pour son pinceau. [ Sic !]
Malgré la cruauté et le vandalisme des Conquistadores, continués jusqu’à nos jours par les politiciens, les militaristes et les industriels, et, de façon plus insidieuse, par l’Église, quelque chose de vital reste, quelque chose qui exprime une dame. C’est cet élément impérissable qui donne aux objets les plus courants un charme magnétique. Le pot réparé devient un calice, la jeune mère une madone et le chat domestique sur le seuil l’agneau mystique.
p. 63
Comme Duhamel avait raison de considérer l’Amérique comme « la menace du futur ». Comme il le disait si bien dans le livre consacré à ce sujet, le danger présenté par l’Amérique consiste à rendre toutes choses faciles. Pour tout ce qui met à l’épreuve notre patience, notre habileté, notre compréhension, nous avons trouvé des raccourcis. « Le dessin pour tous en dix leçons. » « Apprenez le piano pendant vos loisirs. » Et ainsi de suite.
Miller, Henry