Nadine Bismuth a une belle plume, et côté sarcasme, le roman se déguste comme une coupable explosion de saveurs douces-amères, de vives et truculentes observations. Un des aspects les plus séduisants de ce roman-chronique provient sûrement du fait que les personnages semblent tout à fait surgir de la vie de tous les jours. Leurs actions, émotions et réactions pourraient être les nôtres, au quotidien, sans que ne s’effiloche jamais cette impression d’intimité ou de familiarité. D’ailleurs, l’auteure ne qualifie-t-elle pas, elle-même, ses personnages d’« amateurs » ? Le personnage principal occupe la place prépondérante, et de fait, il est vrai que tout tourne autour d’elle. Et il a semblé de plus en plus évident, à la lecture, que c’est là exactement l’explicitation la plus plausible : dans la vie, tout tourne autour de soi, et cette posture fait le plus souvent de nous des victimes, dont la seule impression de maîtrise sur la vie se trouve dans le regard et l’ironie que nous pouvons secrètement poser sur les gens et les choses.
De l’avis de tous, un plaisir de lecture mordant et vivement recommandable. À la façon d’un thriller, dont le sujet serait l’engagement amoureux, la fantaisie de certains des protagonistes, de même que les nombreux rebondissements du récit ne gâcheront pas le plaisir !
p. 22
Chaque mois, lorsque je reçois la facture, je me dis qu’il faudrait que j’appelle le service à la clientèle de la compagnie afin qu’on vienne débrancher les câbles qui me relient à ce vivier de conneries animées, mais c’est alors que ma sœur surgit, que Benoît Gougeon téléphone, que le temps passe et que j’oublie.
p. 36-37
— Il faut que je te dise, avais-je malgré tout cru bon de préciser au dernier moment, que tu es le premier.
Cela n’avait pas semblé l’impressionner plus qu’il ne fallait, ce qui, je dois le dire, m’avait légèrement froissée, car des vierges de vingt et un ans, c’est quand même une denrée rare de nos jours, non ?
Benoît Gougeon avait sorti un préservatif de son porte feuille, puis il avait soufflé dedans.
— C’est ce qu’on va voir.
Une dizaine de minutes plus tard, tandis que je fixais encore le plafond, il avait jeté un œil sous les draps. Comme ils étaient d’un beige immaculé, je m’étais sentie obligée de lui fournir une explication.
— J’ai fait beaucoup de vélo quand j’étais ado.
p. 160
[...] J’aurais pu lire L’Éternel Mari sous son nez, comme une fille que je connais l’a déjà fait... En tout cas, je n’entends pas me laisser faire ! Je lui ai dit qu’il était bien chatouilleux et que j’en avais assez d’avoir l’mpression que je ne pouvais jamais rien dire. Avec lui, je me sens comme dans cette maison qu’on a louée à Cape Cod l’été dernier : il y a un tapis Welcome à l’entrée, mais les murs à l’intérieur sont tapissés de règlements.
p. 162
Me prends-tu pour un con ?
Quand on s’est rencontrés ily a deux ans, tu faisais des pirouettes pour me plaire et ç’a marché. Tu faisais exprès de me mettre tout à l’envers : tes regards et tes décolletés dans les salles de montage, ta voix doucereuse dans mes boîtes vocales. [...]
p. 206
Durant ces moments creux, je songeais à toutes ces héroïnes qui avaient été abandonnées par leur amant. Didon, la Religieuse portugaise, la Présidente de Tourvel, Madame Bovary : quand elles ne s’étaient pas fait hara-kiri, les pauvres s’étaient réfugiées dans un couvent au fin fond de la campagne et avaient sombré dans la folie. Heureusement que la civilisation avait fait des progrès depuis, me disais-je, et qu’en plus de nous avoir ouvert les portes de l’université, elle nous avait donné Tetris, la Häagen-Dazs aux brownies et la télévision par câble, autrement, combien serions-nous de moins sur la Terre aujourd’hui ?
p. 210
— Si Titus est jaloux, Titus est amoureux, a-t-elle soufflé d’un ton las. Ce n’est quand même pas moi qui ai fait des études en littérature.
Bismuth, Nadine