Accueil > Romans et nouvelles > Leduc, Violette

Leduc, Violette

Thérèse et Isabelle

vendredi 26 décembre 2014, par webmestre

Éditions Gallimard, collection Folio : Paris, 1966, 122p.

Je me suis replongé avec admiration, pour un court moment et une joie retrouvée, dans l’oeuvre de Violette Leduc. Plutôt que de relire de grands récits, La Bâtarde par exemple, que j’avais découvert à 20 ans avec curiosité et une vive émotion malgré ma familiarité avec les habitudes de la nouvelle littérature française féminine de l’époque : Beauvoir, Yourcenar, Sarraute, Rochefort…

J’avais trouvé là un vécu différent, plus viscéral que littéraire, que je n’avais nullement ressenti chez les autres. Le présent petit livre, Thérèse et Isabelle, malheureusement dans la version « raccourcie » (censurée) publiée en 1966, me procure une replongée qui, bien que brève, en possède néanmoins la forte moisson d’images et d’amours intenses, de sentiments enflammés qui nous emportent dans l’urgence, comme on les vit à l’adolescence.

J’y trouve maintenant, avec plus de réceptivité peut-être, des séquences dans lesquelles la vérité de l’amour se trouve dans l’échange, s’appuyant éventuellement sur le don et l’abnégation. Ainsi, page 24 : « Il faut se supprimer pour donner. […] Ma vie c’était son plaisir. […] Nous nous accordions tant que nous disparaissions. […] J’avais dans la tête une Thérèse jambes ouvertes, lancées au ciel, qui recevait ce que je donnais à Isabelle. » ou bien, page 55 : « Je recevais ce qu’elle recevait, j’étais Isabelle. Mon effort, ma sueur, mon rythme m’excitaient. »

L’immense appel aux souvenirs convainc dans des phrases telles que celles-ci, qui foisonnent au début du court roman :

Isabelle arrivait du pays des météores, des bouleversements, des sinistres, des ravages. Elle me lançait un mot libéré, un programme, elle m’apportait le souffle de la mer du Nord. (p. 8).

Ses lèvres cherchaient des Thérèse dans mes cheveux, des mon cou, dans les plis de mon tablier, entre mes doigts, sur mon épaule. Que ne puis-je me reproduire mille fois et lui donner mille Thérèse… Je ne suis que moi-même. C’est trop peu. Je ne suis pas une forêt. […] (p. 8)

Quand on aime on est toujours sur le quai d’une gare. (p. 9)

Je creusais dans son cou avec mes dents, j’aspirais la nuit sous le col de sa robe : les racines d’un arbre frissonnèrent. (p. 11)

— Je voudrais vous manger. (p. 11)

Je l’ai poussée contre le mur, j’ai cloué ses mains avec la paume de mes mains. Mes cils battaient entre les cils d’Isabelle. (p. 11)

Isabelle m’embrassait partout. Elle me couvrait de décorations : je l’accablais de médailles. Le printemps dans sa toison fraternisait avec le printemps dans ma toison. (p. 17-18)

Des phrases dont l’ambiguïté ne réduit nullement la force :

Plénitude ronde du « non » dit à voix basse, beauté serrée de la boule de neige au mois de mai que je négligerai quand je commencerai de mourir loin des jardins. (p. 13)

— Qu’est-ce que je trouverai ?
— Un mensonge, dit Isabelle. (p. 17)

J’entrais dans sa bouche comme on entre dans la guerre : j’espérais que je saccagerais ses entrailles et les miennes. (p. 32)

Elle lécha, elle flaira des restes de nuit sur mon visage, elle s’agenouilla. (p. 36)

Ma langue cherchait dans de la nuit salée, dans de la nuit gluante, sur de la viande fragile. Plus je m’appliquais plus mes efforts étaient mystérieux. […] (p. 53)

Le sexe nous montait à la tête. Un nombre incalculable de cœurs battaient dans son ventre, sur mon front. (p. 53)

— Épouse-moi, épouse-moi partout, gémit Isabelle. (p. 77)

Et ce mélange exigeant procure des richesses, avides et désespérées, des promesses d’éternité, évidemment non tenues.

p. 14

Je l’étreignais de toutes mes forces de repentie, je la respirais, je la serrais sur mon ventre et j’avais d’elle un pagne.
Je titubai avec mon incrustée.
Isabelle grisait mes chevilles, mes genoux pourris de délices. J’étais fendue de chaleur comme un fruit, j’avais le même écoulement de liqueur. Des tenailles me torturaient mollement, mollement.

p. 15

J’avais honte de lui tourner le dos, de lui montrer une masse maussade que je ne pouvais pas affiner. Le sang me monta aux joues, dans la gorge, pendant que je froissais sa toison et que je chiffonnais son tablier. Sa main déréglait ma respiration.

p. 66

Isabelle s’arrêta devant l’étalage d’une maroquinerie. Elle voulait que je regarde avec elle le cimetière des choses en daim noir :
— Tu aimes ces trucs-là ?
— J’aime, j’aime… Tu le sais ce que j’aime, dit Isabelle.

p. 75

Ma bouche rencontra sa bouche comme la feuille morte la terre. Nous nous sommes baignées dans ce long baiser, nous avons récité nos litanies sans paroles, nous avons été gourmandes, nous avons barbouillé notre visage avec la salive que nous échangions, nous nous sommes regardées sans nous reconnaître.

p. 91

— On croirait que tu m’offres un souvenir, on croirait que tu vas partir. ne m’achète rien, dit Isabelle.

p. 92

Elle arrivait. Je comptais ses pas dans la grande allée. Quinze roulements de tambour on passé sur mon cœur. Que de fois j’ai été exécutée pendant qu’elle venait. La même ville d’amour s’approchait : ma gorge s’élançait.

p. 113

La chair polissait mon doigt et mon doigt polissait la chair d’Isabelle. Le mouvement se fit sans nous : nos doigts rêvaient. J’assouplis les trépassés, je suis ointe jusqu’aux os avec les huiles païennes.



Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message