Beaucoup de lecteurs ont aimé ce livre. Ce n’est pas mon cas, ou disons que je n’en ai aimé qu’une partie. Je sais, oui, tout le monde a écrit que ce livre est le meilleur de tous les Musso, qu’il se lit d’une traite, etc. Je suis assez d’accord sur ce dernier point, même si pour moi ce fut en quelques traites. Le principal problème étant que je n’ai tiré du bouquin qu’un plaisir éphémère, superficiel et sans conséquence. Nulle part, à mes yeux, le roman n’a soulevé d’enjeu réel, ce que j’aurais pourtant sincèrement souhaité. Cet enjeu quelconque aurait pu autrement survenir si j’avais pu, par exemple, éprouver de la sympathie pour l’un ou l’autre des personnages. Bon, on ne demande pas à un roman à suspense d’avoir un impact social ou de changer notre vie... Passons donc sur la question des enjeux. Après tout, il s’agit d’un thriller. En ce qui concerne les personnages, ils me sont généralement apparus comme des pauvres diables coincés dans une suite de péripéties qui s’enchaînent à grande vitesse, sans que ces incessants et hatifs déplacements ne me semblent véritablement justifiés (et que je soupçonne, pour tout dire, de compenser l’absence de contenu pour une grande part du livre).
Je le mentionne et ça me paraît assez important puisque, même pour un thriller, les déplacements constants des personnages ont véritablement fait tiquer mon sens pratique : ces individus qui se découvrent menottés, démunis de tout — même de leur identité —, déjà épuisés, vont quand même trouver, dans une seule et unique journée, le temps de courir aux quatre coins de New York, d’échapper à quelques longues poursuites, et d’accomplir d’autres menues actions telles que — je cite en vrac — des séances de magasinage, faire des tours de magie pour les enfants au magasin de jouets, prendre un bain ou jouer aux échecs. Cet horaire du temps, qui serait déjà chargé pour le commun des mortels, n’était pourtant que la moitié du début de la journée. Ils avaleront par la suite de nombreux kilomètres, sous un orage d’une violence parfois apocalyptique — exagérée peut-être, mais au moins tout à fait inédite et que je n’ai rencontrée nulle part ailleurs me semble-t’il que dans certaines descriptions d’orages en mer —, et pourquoi donc cet orage à part peut-être faire tomber quelques branches ou vouloir nourrir de façon artificielle un climat d’angoisse inexistant ? Il reste que le plus étonnant de cette frénésie est que rien, absolument rien n’oblige les personnages — même affligés de curiosité ou d’un sale caractère — à se précipiter ainsi et s’élancer dans une seule journée sur toutes les pistes qui se trouvent sur leur chemin.
Le roman s’ouvre sur une scène captivante. Un homme et une femme, qui ne se connaissent pas, sont menottés un à l’autre, nous offrant ainsi une intrigante situation de départ et un début de lecture plein de promesses. Une promesse que s’empresse de souligner, de façon bien sentie, le marketing du roman, qui repose sur cette incroyable situation d’ouverture. Il est donc clair que les deux personnages, Alice et Gabriel, que nous découvrons ainsi menottés, ont un potentiel énorme.
Et ça explique en partie ma perte d’intérêt. À une dynamique engageante et prometteuse, et des personnages dont les dialogues se révèlent attachants, nous découvrons malheureusement bien vite épuisé ce capital de sympathie accumulé. De fait, au moment où le personnage masculin, Gabriel Keyne, fait l’aveu qu’il n’est pas pianiste de jazz, mais policier, nous subissons du même coup un revirement de personnalité : le personnage aux dialogues pointus et apaisants devient brusquement sec, brutal, incroyablement insipide et carrément ininspirant. Nous sommes soudainement privés de cet aspect attachant qui faisait de lui une contrepartie idéale au personnage féminin, et nous faisaient, nous lecteurs, complices de la rencontre forcée des personnages. Cette perte de sympathie ne serait pas terrible en soi, si ce n’était qu’à moins d’avoir lu l’ensemble du roman, le changement de personnalité demeure entièrement incompréhensible et inexpliqué. Le personnage n’appartient plus désormais au même registre. À la page même où on apprend qu’il serait plutôt policier, c’est un peu comme si son humanité s’était effacée pour laisser désormais transparaître un sbire renfrogné. Notre ami, qui avait un fond de prévenance, faisait volontiers le pitre, s’amusait d’un rien ou se donnait en spectacle aux enfants, n’articule plus désormais que des phrases utilitaires de trois mots. Ce qui, avouons le, ajouté au sale caractère de son pendant féminin, a fait sérieusement déraper les dialogues sur le côté obscur, nous retirant du coup une grande part du potentiel de sympathie et de l’intérêt que nous portions initialement aux personnages et à la prometteuse situation de départ.
Au lendemain de ma lecture, il ne me reste hélas que ce souvenir : deux personnes, d’abord menottées ensemble, s’agitent dans tous les sens avec un intérêt variable, souvent inutile. Heureusement, il reste les 60 dernières pages, qui nous ramènent le Musso.
p. 101-102
Il y a des moments rares dans l’existence où une porte s’ouvre et où la vie vous offre une rencontre que vous n’attendiez plus. Celle de l’être complémentaire qui vous accepte tel que vous êtes, qui vous prend dans votre globalité, qui devine et admet vos contradictions, vos peurs, votre ressentiment, votre colère, le torrent de boue sombre qui coule dans votre tête. Et qui l’apaise. Celui qui vous tend un miroir dans lequel vous n’avez plus peur de vous regarder.
*
Il suffit d’un instant. Un regard. Une rencontre. Pour bouleverser une existence. La bonne personne, le bon moment, Le caprice complice du hasard.
[...]
Il y a des moments dans l’existence où une porte s’ouvre et où votre vie dérape dans la lumière. De rares instants où quelque chose se déverrouille en vous. Vous flottez en apesanteur, vous filez sur une autoroute sans radar. Les choix deviennent limpides, les réponses remplacent les questions, la peur cède la place à l’amour.
Il faut avoir connu ces moments.
Ils durent rarement.
p. 290
Alors j’ai recommencé à vivre, par touches. Une vie impressionniste qui se nourrissait de petits riens [...]
Musso, Guillaume