Ce petit livre intello, passionnant comme se doivent de l’être tous les petits livres intellos, est le premier roman de Schmitt, publié en 1994. L’ouvrage assez bref trouve son développement en mettant à profit les rouages du solipsisme, à condition que l’on pousse ces derniers jusque dans leurs ultimes retranchements. Certes, l’auteur s’amuse — quoique sérieusement — à imaginer la seule fin alors permise ou inévitable, conduisant à la fin du monde.
En effet, le solipsisme découle d’une constatation que le « moi », ou l’ego, est la seule manifestation de conscience dont nous ne puissions pas douter. Les fameux « sujet pensant » et « le doute donc je suis » de Descartes pourraient en être de bons exemples si ce dernier n’avait inclus la présence supérieure de Dieu dans ses théorèmes. Pour le solipsiste, l’existence du monde extérieur n’est plus qu’une hypothèse jugée « incertaine ». La fin du monde évoquée par le héros d’Eric-Emmanuel Schmitt se traduit alors fatidiquement par la suppression du monde, une suppression qui ne peut se mettre en œuvre que par le créateur-même du monde, qui est nul autre que le moi.
Il s’ensuit une question existentielle : et si le créateur supprime l’univers, se supprimera-t-il lui-même du coup ?
p. 115
Quelle sotte idée de m’être incarné ! Lestage absurde ! Pour quelques éclairs de jouissance furtive, j’ai dû m’infliger la faim, la chaleur, la soif, la douleur, le froid, la piqûre, ces brûlures, toute cette vie d’homme, de peau souffrante...
Qu’aurai-je à regretter ? Pour une odeur de fleurs, le soir, sous la charmille, pour un ciel mauve au jour tombant, pour une cuisse de femme, une mandarine, l’œil d’or d’un chat... Seuls les détails sont beaux dans l’univers ; l’ensemble est assommant.
Schmitt, Eric-Emmanuel