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Pelletier, Jean-Jacques

La faim de la terre - volume 1

samedi 25 octobre 2014, par webmestre

Les Éditions Alire : Québec, 2009, 784 p.

Premier volume du tome 4 de l’extraordinaire saga Les gestionnaires de l’apocalypse, un thriller socio-politique de longue haleine dont chacun des épisodes regroupe un commentaire éclairant sur l’un ou l’autre aspect des groupes d’influence qui modulent notre époque.

Le premier volume de La faim de la terre s’attache plus particulièrement à la façon dont nous utilisons et redistribuons nos ressources. Le roman est divisé en deux grands livres : « Les cathédrales de la mort », qui est suivi de « Les musées meurtriers ». L’ouvrage échafaude un lent crescendo, mêlant habilement terrorisme, écoterrorisme, science et agro-alimentaire, dans des enjeux finalement liés au contrôle de l’économie mondiale, et couvrant au passage un large spectre des diverses manœuvres de manipulation dont nous sommes malheureusement sujets dans notre réalité. L’auteur nous livre des commentaires judicieux qui sont très près de l’actualité et qui relient assez bien son ouvrage de fiction à l’histoire politique et économique des années 2000.

Auteur imaginatif et prolifique, Jean-Jacques Pelletier tisse ici une histoire dont tous les nœuds, aux yeux d’un observateur attentif de l’actualité, sont basés sur les manipulations les plus abjectes du marché et de notre système économique. De la réalité à la fiction, il n’y a qu’un pas dans l’œuvre de Pelletier. Une des très grandes qualités de ce thriller est de porter à leurs limites les conséquences de notre mode de vie, atteignant ainsi ses aboutissements logiques dès lors que notre société poursuit sa course folle vers son autodestruction.

p. 62, entrevue sur ARTV

— L’originalité de notre époque, c’est que les guerres tuent de plus en plus de civils par rapport aux militaires. On est en train de passer de guerres contre des États à des guerres contre des populations.
— Autrement dit, des massacres...
— C’est le point sur lequel tout le monde a l’air de s’accorder, non ? Les terroristes, les génocidaires, les fabricants de mines antipersonnel, les stratèges qui prônent les bombes propres — je parle de celles qui déciment les populations sans abîmer les infrastructures —, les chefs de guerre qui recrutent des enfants soldats : tout ça, ça carbure au meurtre de civils. Des civils qu’on tue ou qu’on envoie tuer et se faire tuer.

p. 88

— Il n’a pas le choix. S’il ne dit pas que c’est relié, ça revient presque à accuser explicitement la politique de Bush d’avoir provoqué la naissance de nouveaux groupes terroristes. Tout le monde le sait, mais ce n’est pas le temps de lancer ce genre de débat et de faire monter les républicains aux barricades.

p. 98-99

Les bienfaits que la civilisation américaine répandait sur le reste de la planète étaient innombrables. Il y avait autant de formes d’injustice et de violence que d’individus. Mais, quand on remontait l’échelle des causes, on aboutissait toujours à la même : quelque part, des intérêts et des décisions américaines avaient joué, soit à la suite d’un ordre explicite, soit à cause du système que ces intérêts avaient mis en place.

p. 413

— Un autre avantage du système de marché, ajouta le Britannique, c’est qu’avec des prix suffisamment élevés, leur peur d’en manquer va prendre le dessus sur leur idéologie : ceux qui vont continuer à protester contre les OGM vont se faire lyncher par le public.

p. 421

— Je dirais plutôt que ça se ramène à une question d’argent, répliqua doucement Théberge. Il y a ceux qui ont intérêt à ce que la vie soit pacifiée et il y a ceux qui ont intérêt à créer des émeutes parce que ça fait monter les cotes d’écoute.

p. 433

Elle avait classé les vidéos en deux catégories. Il y avait les morts-explosions, des morts où le fil de vie était tranché en une fraction de seconde. Ces morts-là avaient une capacité particulière de lui faire ressentir le caractère brutal et définitif de la fin d’une existence humaine.

Et puis, il y avait les morts-sabliers, des morts qui se prolongeaient, s’éternisaient, des morts où la vie s’émiettait lentement — si lentement qu’on pouvait à peine saisir le moment où s’effectuait le passage de la vie à la mort.

p. 440

>Par curiosité, elle entra sur le site : on y faisait la promotion des endroits qu’il fallait visiter pendant qu’ils existaient encore. Il y avait une liste, par pays, des choses qu’il fallait voir avant qu’elles disparaissent. La particularité de cette liste était qu’elle ne comprenait pas seulement des lieux ou des espèces en voie de disparition, mais aussi des ethnies, ou des individus qui étaient parmi les derniers à parler une langue ou à maîtriser une technique particulière. [...] On pouvait s’abonner au guide Dying Planet, qui maintenait à jour les différentes listes, y ajoutant annuellement de nouvelles espèces, de nouvelles ethnies ou de nouvelles langues menacées... retirant celles qui avaient définitivement dipasru.

p. 487

C’était quand même ironique, songea Blunt : des savants faisaient ce genre de prévisions depuis des années, en se fondant sur l’évolution du réchauffement de la planète, et on les accusait de dramatiser, on les traitait d’alarmistes et on exigeait toujours plus de preuves. Mais quand un guru les reprenait sous la forme de prophéties et qu’il les présentait à l’intérieur d’un schéma apocalyptique, il se trouvait des milliers de personnes pour y croire et s’en faire du jour au lendemain les défenseurs acharnés.

p. 607

— Quand tu regardes l’évolution de la vie, man, c’est un vrai carnage. Savais-tu ça que même pas un pour cent des espèces qui sont apparues sur le planète existent encore ? Les sports extrêmes, à côté de ça !...

p. 692-693

Dominique hésitait à utiliser le mot « torture ». Même si elle savait très bien ce qui attendait les agents qui tombaient aux mains d’un ennemi comme le Consortium.
— Oui. Et quand ils vont l’interroger, elle va retarder le plus possible les révélations qu’elle va faire.
— Vous ne pouvez pas lui avoir demandé ça !
— Bien sûr que non, Ce n’est pas pour nous protéger, nous, c’est pour se protéger, elle, qu’elle va résister aussi longtemps qu’elle peut ! Si elle parle trop vite, s’ils n’ont pas l’impression de l’avoir brisée, ils ne la croiront pas. Ils vont continuer à mettre de la pression. Et elle n’aura plus rien à leur dire pour qu’ils cessent.

p. 732

C’est le ciment qui tient tout ensemble... C’est cela le guanshi. Le vrai danger pour la Chine, c’est ce qui menace la circulation de ce pouvoir. C’est l’individualisme occidental... En Occident, c’est ce que vous essayez de reproduire avec les médias : un tissu dans lequel les individus peuvent s’insérer et qui encadre leur pensée, leurs actions... Et à la place de l’empereur, ou d’un comité central, vous avez un réseau de vedettes. Vedettes du cinéma, de la finance, de la politique... [1] Ici, tout le monde discute du parti, des intrigues qui s’y jouent. En Occident, tout le monde parle des mêmes émissions de télé, des mêmes scandales, des mêmes intrigues... Quand vous parlez de politique ou de finances, c’est comme quand vous parlez des films et des émissions de télé !
— Vous aussi, non ?
— Oui. Il se peut que la Chine soit en train de faire la transition entre l’harmonisation par le guanshi et la normalisation par les médias... Mais je pense que les deux vont se superposer assez longtemps encore.


[1L’auteur aurait pu ajouter, et peut-être surtout, vedettes du sport.



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