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Nesbø, Jo

Le léopard

mardi 4 février 2014, par webmestre

[Panserhjerte, 2009, traduit du norvégien par Alex Fouillet] Éditions Gallimard : Paris (collection Folio policier), 2011, 860 p.

« Une enquête de l’inspecteur Harry Hole ».

Voici une lecture de dimanches, à la fois sérieuse, bien documentée et grouillante de personnages bien typés. Assez enlevante pour maintenir notre intérêt, même si près de 850 pages de texte, c’est un peu long ! Et on a le temps d’avoir quelques occasions de penser que l’on tourne parfois en rond. Cependant, l’écriture, souvent caustique, ainsi que l’énergie de l’inspecteur Harry Hole, qui se couple harmonieusement à un désabusement et une pensée sarcastique de fond, pourront nous garder en ligne droite. Nous continuons vaillamment à lire jusqu’à la sortie, moment où nous découvrirons qu’il n’y a pas vraiment d’issues, juste des conclusions, lesquelles on pourrait qualifier de conclusions « à valeur ouverte », chacun continuant son petit bonhomme de chemin.

Malgré l’aspect sérieux de l’enquête et la documentation toujours à la hauteur, il arrive que le vernis de crédibilité, rattaché avec soin à l’ensemble par l’auteur, soit gravement égratigné. Peut-être par souci de maintenir le rythme, l’auteur me semble dans certains cas présumer des capacités des personnages. Il en fait des choses, Hole, dans une journée, organisant par exemple le meeting de 7 heures le matin, allant à la campagne en voiture, à l’hopital à pied, prenant l’avion le soir, calmant ses démons, et toujours dans le tempo sans sourciller, même s’il s’est occasionnellement défoncé la veille. En trois jours, il aura fait ce que l’on pourrait rêver d’accomplir en quelques semaines. Dans d’autres cas, les personnages et présumés suspects auront aussi, de leur côté, organisé des plans machiavéliques sans que l’on soit toujours bien certain que ces plans s’insèrent bien dans la meta-chronologie des événements.

Cependant, ne gâchons pas notre plaisir, puisqu’il est grand. Et ce ne sont, somme toute, que des aspects mineurs qui n’altèrent pas suffisamment notre compréhension des ressorts de l’histoire, et ne diminuent en rien notre curiosité.

p. 40

— Définis toxicomane.
— Il t’en faut ?
— Non, mais j’en veux.

p. 41

« Le jeu n’est pas une bonne stratégie de gain sur le long terme. Mais si tu n’as plus rien à perdre, c’est la seule stratégie. J’ai misé tout ce que j’avais, plus une partie que je n’avais pas, sur une seule et unique course. »

p. 62

[...] et Harry voyait la nuque fine de Kaja sous les cheveux attachés, le duvet blanc sur sa peau. Il songea à quel point tout était vulnérable, à la quantité de choses qui pouvaient être détruites en un instant. C’était ça, la vie : la destruction, la dégradation de quelque chose de parfait au départ. L’unique suspense concernait la vitesse de ce processus. C’était une idée sinistre. Malgré tout, il ne la rejeta pas.

p. 219

[...] Tu étais plein à ras bord d’amour.
— De haine, tu veux dire.
— Non, d’amour. C’est la même chose. Tout commence avec l’amour. La haine n’est que le revers de la médaille.

p. 319

La loyauté n’avait rien à voir dans cette histoire. L’amitié ne signifie rien pour un homme si tu lui fais une proposition assez alléchante. Rien.

p. 321

Les taches blanches comme de la neige fondue sur la peau ne l’enlaidissaient pas ; au contraire, elles le rendaient plus intéressant, comme un animal exotique.

p. 392

— Mais vous avez préféré qu’il souffre, compléta Altman. La mort, c’était une issue trop facile.
— Oui.
— Et aujourd’hui, vous avez l’impression de faire la même chose avec votre père, vous le laissez souffrir au lieu de le tuer. »
  Harry se frictionna la nuque.
  « Ce n’est pas parce que j’obéis au principe de l’inviolabilité de la vie ou je ne sais quelle connerie de ce genre. C’est de l’évitement pur et simple. De la lâcheté. Bon Dieu, vous n’avez rien à boire, ici, Altman ? »

p. 793-794

« [...] L’autre possibilité, c’est de les laisser livrés à eux-mêmes, pour qu’ils continuent à faire ce qu’ils ont toujours fait : se tuer les uns les autres. Tous les occupants de ce continent sont des chasseurs et des proies en même temps. Penses-y quand tu regardes dans les yeux suppliants d’un enfant africain affamé. Si tu lui donnes un peu à manger, ces yeux te regarderont bientôt derrière une arme automatique. Et là, il n’y aura pas de pitié. »
[...]
« Tout est cyclique, en Afrique, poursuivit Tony. Saison des pluies et sécheresse, nuit et jour, manger et être mangé, vivre et mourir. C’est la loi de la nature, on ne peut rien changer. Nage avec le courant, survis aussi longtemps que tu le peux, prends ce qui s’offre à toi, c’est tout ce que tu peux faire. [...]
— Et si l’expérience montre que les Blancs les exploitent ? objecta Kaja.
— L’idée de l’exploitation a été semée par les Blancs. Mais le concept s’est avéré utile pour les dirigeants africains, qui ont besoin d’un ennemi commun pour rassembler le peuple derrière eux. Dès le retrait des colons dans les années 1960, ils ont utilisé le sentiment de culpabilité des Blancs pour s’emparer du pouvoir et la véritable exploitation du peuple a commencé. Ce sentiment de culpabilité pour avoir colonisé l’Afrique est pathétique. Le véritable crime, ça a été d’abandonner les Africains à leur nature meurtrière et destructrice. Crois-moi, Kaja, la plupart des Congolais vivaient mieux sous la domination belge. Les émeutes n’avaient jamais leur source dans la volonté populaire, mais dans la soif de pouvoir de quelques-uns. [...] »

p. 831

« Je sais, répondit-elle. Çs m’a fait la même chose quand papa est mort. Ses affaires, qui avaient été si importantes, si vitales, elles perdaient leur signification. C’était comme s’il avait été le seul à leur donner de la valeur. [...] »



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