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Kerr, Philip

La trilogie berlinoise

dimanche 5 janvier 2014, par webmestre

Éditions du Masque [Berlin Noir (Penguin Books Ltd., 1989, 1990, 1991), traduit de l’anglais par Gilles Berton], Le livre de poche : Paris, 2010, 1022 p. (14,95$)

Cette édition [1] regroupe trois livres de Philip Kerr sous la bannière des enquêtes du détective Bernie Gunther, héros récurrent de l’auteur, efficace, emblématique et sarcastique. Les trois romans, L’été de cristal, La pâle figure et Un requiem allemand, forment une sorte d’unité de temps et de lieu classique. Les trois temps se déroulent principalement au cœur de Berlin [2], une unité de lieu, alors que la ville, à l’image de tout l’état allemand, est aux prises avec l’influence naissante - et de plus en plus forte - d’Hitler et de l’emprise du nazisme sur les citoyens, jusqu’à leur chute et jusqu’aux premières années d’occupation, en 1947, où se manifestent les divers effets de la division du territoire entre les alliés au moment où s’organise cette occupation. Le détective navigue à vue dans ces climats opaques, devant composer avec la morosité ambiante et se frotter à la suspicion, à la désinformation et à la terreur qui règnent partout. Il entrera également en conflit, avec des sorts plus ou moins heureux, avec quelques acteurs clés du nazisme et de la montée du national-socialisme, ainsi qu’au moment de leur fuite organisée et occulte.

p. 110 (L’été de cristal)

[...] J’examinais une nature morte composée d’un homard et d’un pot en étain lorsque j’entendis derrière moi des pas sur le marbre.

− Une œuvre de Karl Schuch, annonça Haupthändler. Ça vaut très cher. (Il marqua une courte pause avant d’ajouter :) Et pourtant c’est très mauvais. Par ici, je vous prie.

p. 162

- L’autre jour, dans un café de Kurfürstendamm, j’en ai allumé une sans y penser, et un vieux grincheux est aussitôt venu me faire un sermon sur les devoirs de la mère et de l’épouse allemandes. Il tombait mal. Ce n’est pas à 39 ans que je vais me mettre à pondre des petits militants pour le Parti. Je suis ce qu’on appelle une ratée eugénique.

Elle s’assit dans un des fauteuils et croisa ses jolies jambes. Je ne voyais pas ce qu’il y avait de raté chez elle, à part peut-être le choix des cafés qu’elle fréquentait.

p. 288

Le sommeil ne venait pas facilement. La première nuit, j’avais renoncé à m’étendre sur la paillasse puante, mais au fur et à mesure que les jours passaient et que l’odeur du seau d’aisance devenait de plus en plus incommodante, je cessai de me montrer si exigeant. Ce n’est que le cinquième jour, quand deux gardes SS vinrent me tirer de ma cellule, que je réalisai à quel point je sentais mauvais. Ce n’était pourtant rien à côté de l’odeur qu’ils dégageaient : celle de la mort.

p. 300

À vrai dire, au bout de cinq minutes à Dachau, la mort vous paraissait un moyen beaucoup plus sûr que le travail pour gagner votre liberté.
[...]
Le commandant du KZ sortit du long bâtiment pour nous accueillir, mais comme tous les Bavarois, il ignorait les rudiments de l’hospitalité. Tout ce qu’il avait à nous offrir était un éventail de punitions variées.
[...]
À Dachau se trouvait la boutique de tailleur la plus pittoresque qui soit. Ils avaient également un coiffeur des plus efficaces. Je dénichai un seyant ensemble à rayures et une paire de sabots, puis me fis couper les cheveux.

p. 335 (La pâle figure)

Bruno hocha la tête, tripota son couvre-œil puis reporta son agacement sur sa pipe - symbole de l’échec de notre collaboration. Je déteste en bloc le matériel du fumeur de pipe : blague à tabac, cure-pipe, canif, briquet spécial. Les adeptes de la pipe sont les champions du tripotage et de l’agitation futile, et représentent pour notre monde une calamité aussi grave qu’un missionnaire débarquant à Tahiti avec une valise de soutiens-gorge.

p. 348-349

Les hommes soignent plus leurs cheveux que les femmes, et ils arborent des moustaches dans lesquelles on pourrait chasser le sanglier.

p. 545

L’argent n’est jamais une garantie de bon goût, mais il peut rendre son absence encore plus cruellement évidente.

p. 606

- Belle maison, fis-je une fois que Lange se fut ressaisi. Pas tout à fait mon goût, mais il faut dire que je suis un peu vieux jeu. Je fais partie de ces gens bizarres qui ont les articulations rondes et qui préfèrent les joies du confort à la pureté géométrique. Mais je suis sûr que vous vous plaisez ici. Becker, pensez-vous qu’il appréciera le confort de l’Alex ?

− Quoi, les cellules ? C’est très géométrique, chef, avec toutes ces barres de fer.

p. 620

Le mobilier comportait un long divan bas, un beau bureau en noyer, deux ou trois de ces tableaux modernes qui ressemblent à l’intérieur d’un cerveau de chimpanzé, et assez de livres reliés pleine peau pour expliquer la pénurie de cuir de cordonnerie sévissant dans le pays.

p. 757 (Un requiem allemand)

- [...] Êtes-vous catholique, Herr...?
 Parfois, répondis-je. Quand j’ai peur de rater mon train ou que j’essaie de dessaouler.

p. 932

Je suis trop âgé et pas assez mince pour partager mon lit avec autre chose qu’une gueule de bois ou une cigarette.

p. 997


 Dites-leur que je me sens beaucoup mieux et que je les remercie pour les fruits. Peut-être que le plus grand pourrait me passer le bassin ?

Shields m’ignora. Ils approchèrent trois chaises et, tels les juges d’un concours canin, s’assirent autour du lit, Shields le plus près de moi. On ouvrit les serviettes, on sortit des calepins.

 Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat, dis-je.


[1La couverture de l’illustration est identique à cette édition, sauf que la mienne est traversée d’un bandeau publicitaire rouge sur le bas, qui compare on ne sait trop pourquoi Millénium à cette trilogie et proclame stupidement « Millénium m’apparaît aujourd’hui comme du fast-food pour midinettes ».

[2Le troisième roman se déroule principalement à Vienne.



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