Sous l’apparence du manuscrit obscur d’un obscur abbé du début du siècle, l’éditeur nous présente un livre qui réunit huit courts récits. Ces feuillets formeraient en réalité le brouillon d’un ouvrage inédit et interdit, le Maleficium, dans lequel l’abbé aurait recueilli les confessions troubles et à saveur maléfique de voyageurs en contrées exotiques. Les titres de chapitres, à eux seuls, comme un jeu d’indices, sont des invitations fascinantes ou ensorcelantes.
L’auteure, la vraie, est fort habile : son écriture est riche et attachante, documentée et suggestive. En tous points, nous sommes saisis, tant par les sens que par l’intellect. La thématique commune aux diverses nouvelles, également fort habile, est intrigante, curieuse et captivante. L’auteure Martine Desjardins, on l’a dit ailleurs, mérite à être connue. Elle nous offre un beau livre, que la maison Alto a également présenté en bel objet.
p. 67-68
La chambre en question se trouvait dans une niche abritant deux tombeaux - celui du roi Lalibela et celui, supposément, d’Adam lui-même. Sur un bas-relief, ce dernier était représenté sans nombril, conformément à la tradition, puisqu’il n’était pas issu des entrailles d’une femme et ne portait donc pas cette sorte de cicatrice originelle. Derrière les tombeaux, une large crevasse fendait le roc.
[...]
Le sol était couvert d’une nappe blanchâtre que j’ai crue de calcite aussi, jusqu’à ce que je me rende compte qu’elle grouillait de partout. Si j’avais pu bouger, mon père, je crois bien que j’aurais bondi de joie. Figurez-vous que je me trouvais en fait devant une colonie très dense de locustes troglobies. Comme toutes les créatures habitant en permanence dans les profondeurs souterraines, celles-ci avaient perdu leurs organes superflus : elles n’avaient plus d’yeux ni d’ailes. Faute de soleil, leurs carapaces étaient dépourvues de pigmentation autre que celle du sang pâle qu’elles laissaient transparaître. Depuis combien de millénaires ces fossiles vivants étaient-ils piégés dans la grotte hermétique, retranchés du monde, évoluant en vase clos, érigeant leurs propres lois, s’entre-dévorant, se dégénérant par des unions consanguines ? Ils étaient comme les néphilims, ces avortons monstrueux nés de la copulation des anges gardiens avec les filles de l’homme, que Dieu bannit dans les fosses noires du Tartare jusqu’au jour du Jugement dernier. Je serais resté des heures à les observer, mais l’atmosphère de la grotte, chargée de soufre, était irrespirable pour toute autre créature que ces bestioles et je commençais à ètouffer.
p. 123
Je sais que seuls les prélats sont autorisés à porter des gants à l’église mais, comme vous voyez, ceux-ci n’ont rien en commun avec les objets de vanité brodés d’or et sertis de perles dont se paraient les rois jusque dans leurs tombeaux. Ils ne sont ni en samit ni en chevreau, et n’ont pas bénéficié, comme ceux du Beau Brummel, des soins de trois gantiers - un pour les doigts, un pour l’empaumure, un pour la manchette. Ce sot d’humbles gants de jardinage [...]
Desjardins, Martine