Sous un abord sérieux (le Smithsonian, ce n’est pas rien !), ce livre est hautement fantaisiste. L’histoire commence à peu près de cette façon : un jeune homme de 13 ans est invité à collaborer avec un groupe de scientifiques dans les sous-sols du Smithsonian pour participer au développement de la bombe atomique. Avec 100 001 $ en poche, laissant sans le savoir son clone à la maison, il se présente donc à la vénérable institution. La veuve d’un président américain lui fait visiter sa chambre, où il effectue quelques petits allers-retours dans le temps, avant d’être mis en captivité par des Indiens cannibales d’Amérique où il est quasi cuit en marmite. Mais, sauvé in extrémis par la plus belle fille du village, ils senfuient dans le désert où font l’amour... Bien ! Nous en sommes à la page 20.
Vous avez compris qu’il s’agit bel et bien d’une fiction, et non d’une étude documentaire sur le Smithsonian. Disons même qu’il s’agit d’une fiction particulière, laquelle se nourrit de faits réels pour recréer l’histoire et refaçonner le monde avec de nouvelles fictions. Il y existe une aisance et une fluidité totales, tant des personnages, que du temps ou des lieux. Dès lors que plusieurs mondes s’entrechoquent et que se côtoient divers personnages historiques, toutes les libertés et les audaces sont permises. Cependant, considéré du point de vue de Vidal, il n’en est rien. Ce livre exploite plutôt les immenses ressources - réelles ou inventées - du plus grand musée du monde pour nous faire connaître l’histoire politique des États-Unis. Les personnages historiques (de l’histoire des États-Unis évidemment), s’y retrouvent et s’y côtoient simultanément sans problème. Il arrive aussi que les personnages fassent la rencontre de leur moi à différentes époques et s’entretiennent ainsi avec eux-mêmes à des âges différents. Face à la politique et aux problèmes du monde, l’auteur adopte un ton cynique, alors que ses descriptions des présidents étasuniens ne manquent pas d’humour. Livre historique par certains aspects, nous sommes allègrement entraînés dans des chemins de traverse alors que l’une des joies de ce livre est de nous permettre de découvrir une version alternative de l’histoire du monde contemporain. De fait, le monde actuel pourrait être totalement différent de ce qu’il est. Il pourrait se trouver altéré par de petits événements ou de modestes interventions si ces dernières avaient été bien choisies dans le cours du temps pour en modifier le cours.
Je vais donner deux courts exemples qui illustrent bien le potentiel du livre et des procédés narratifs de l’auteur.
p. 172
"Listen, Stanley. Something’s off. Way off. I used to be born in 1925. But for some reason, with no First World War, I’m born two years earlier..."
p. 216-217
Omoo whispered into T.’ ear, "Want to have box sex party, big orgy in that igloo up ahead ?"
"Well," said T., mildly tempted in spite of the blubber, "how many folks will there be at the orgy ?"
"If you bring Frankie, that’ll make three."
Si on peut trouver des lacunes à ce roman, outre une part d’ennui occasionnel, c’est sans aucun doute la difficulté de l’auteur à laisser poindre la sensualité qui apparaît brièvement d’un bout à l’autre du livre. Les épisodes sensuels et les scènes sexuelles y sont présentes, mais décrites brièvement et avec froideur. Ainsi, ce qui aurait pu être une passion fulgurante, qui aurait traversé le roman et apporté beaucoup plus de force et de lumière à celui-ci, est-il traité très pauvrement et de façon sommaire.
Vidal, Gore