Bien que je ne sois pas amateur de littérature sur la deuxième guerre mondiale, ce roman, un vrai roman à la façon des classiques européens, est extrêmement documenté et, ne serait-ce qu’à ce titre, instructif et passionnant. Je ne suis pas davantage amateur d’études sur les grands mouvements historiques au cours desquels la nature humaine profite de circonstances données pour révéler ses mauvais penchants et gagner un pouvoir qui s’appuie sur la plus grande misère humaine. L’auteur obtient beaucoup de succès en « surfant » sur cette vague, et il est vrai que nous ne décrierons jamais assez ces périodes noires qui donnent lieu (et le font toujours) aux tortures et aux massacres humains les plus révoltants. Cependant, nous n’en saurons jamais assez... et l’âme humaine ne s’arrête jamais de servir des gouvernements dont la richesse, le pouvoir et la munificence s’assoient sur l’extorsion, la torture, le meurtre, le désespoir. Le livre de Kerr apporte son lot de révélations sur les travers du gouvernement argentin de Perón, lequel ne fait pas exception à cette hypocrisie.
Au niveau littéraire, ce roman, « un vrai » disais-je, avec la structure, le ton et la lenteur qui évoquent les grands romanciers du début du siècle, et particulièrement les romanciers français tels que Gide, Mauriac. Tout à fait différent cependant... autres lieux, autres mœurs. Captivant, à bien des égards. Et un humour sombre, intelligent et sarcastique.
p. 188
Je hochai pensivement la tête. Je devais avoir l’air de peser le pour et contre. Voilà le problème avec moi, c’est automatique. Dès qu’on me propose de l’argent, je me mets à cogiter. Et plus il y en a en jeu, plus ça me fait cogiter.
p. 163
— Un Juif, marmonna Grund. J’aurais dû m’en douter.
— Z’avez quelque chose contre les Juifs, mon chou ?
— C’est un nazi. Il a quelque chose contre tout le monde.
p. 168
Je pénétrai dans la clinique par des doubles portes munies de vitres en verre dépoli. À l’intérieur, le couloir était clair, frais, avec au sol du linoléum couvert d’une couche d’encaustique telle que vos chaussures émettaient des gémissements sonores tandis que vous vous efforciez de gagner la réception sur la pointe des pieds. Une fois là, sous le plafond voûté, vos humbles supplications pour obtenir des soins médicaux faisaient l’effet d’un aparté dans un opéra. Ce n’était pas seulement dans l’air que régnait une forte odeur d’éther. On aurait dit que la blonde vénitienne derrière le bureau d’accueil se faisait des gargarismes avec.
p. 229
« Herr Gunther, dit-il. Je suis content que vous soyez venu. Voici Fräulein Oloffson et Fräulein Larsson. Elles arrivent toutes les deux de Suède pour des vacances ici. N’est-ce pas, medames ? » Il jeta un bref regard à la ronde. « Il y en a une autre quelque part. Fräulein Liljeroth. Mais elle a dû aller se poudrer le nez, si vous voyez ce que je veux dire. »
J’inclinai poliment la tête.