Prêté par Linda, merci ! Sans doute un de mes préférés d’Amélie Nothomb jusqu’à maintenant. Plus fictif que fictif — comme on dit plus vrai que nature —, mais le même regard tant descriptif qu’ironique, en mode non-autobiographique. Pour cette fois, un autre sujet que l’auteure elle-même !
p. 53
[...] on ne va pas se donner du mal à inventer des catégories pour des choses aussi peu variées que, par exemple, le tonnerre. C’est le multiple et le disparate qui créent le besoin de classifier.
p. 56
Je cherchais des souvenirs qui pussent m’être utiles ; [...] ces belles images, à défaut de tirer d’affaire, sont le salut du moment. La mémoire se conduit alors comme le marchand de cravates dans le désert : « De l’eau ? Non, mais si vous voulez, j’ai un grand choix de cravates » — en l’occurrence : « Comment se débarrasser d’un oppresseur ? Aucune idée, mais rappelez-vous ces roses d’automne qui vous avaient tant charmé, il y a quelques années... »
p. 60
Les anges n’ont pas d’enfant, Juliette non plus. Elle est son propre enfant — et le mien.
p. 78
— Je commence à comprendre pourquoi nos prédécesseurs sont partis.
— Et c’est vrai qu’ils avaient été bien évasifs sur le sujet...
— C’est surtout nous qui ne voulions rien savoir. Nous sommes tombés amoureux de la Maison. Si l’on nous avait dit qu’il y avait des rats dans la cave, nous nous serions bouché les oreilles.
— Je préfèrerais les rats.
— Moi aussi. Il y a des dératiseurs, il n’y a pas de dévoisineurs.
p. 82-83
C’était sans doute le mot qui le résumait le mieux : vide. Monsieur Bernardin était d’autant plus vide qu’il était gros : comme il était gros, il avait plus de volume pour contenir son vide. Ainsi en est-il à travers l’univers : les fraises des bois, les lézards et les aphorismes sont denses et évoquent la plénitude, quand les courges géantes, les soufflés au fromage et les discours d’inauguration sont enflés à proportion de leur vacuité.
p. 109
— Qu’est-ce que tu t’imagines ? On n’est pas au théâtre, ici ! Il ne suffit pas de baisser le rideau quand on estime que c’est fini. Et si la pièce est si mauvaise, et bien, c’est ta faute ! Moi aussi, je pourrais être une larve amorphe : tout le monde a en soi un gros tas immobile, il suffit de se laisser aller pour qu’il apparaisse. Personne n’est la victime de personne, sinon de soi-même.