Accueil > Histoire et romans historiques > Merle, Robert

Merle, Robert

Paris ma bonne ville, Fortune de France III

dimanche 8 avril 2012, par webmestre

Éditions de Fallois (1991), Le Livre de poche, Paris, 1994, 672p.

p. 278

[…] Mais assurément, les sujets de la reine Elizabeth jouent à la paume tout aussi bien que nos Français.
— Point du tout autant ni aussi bien ! s’écria le Milord en riant. Je suis amazé par le grand nombre de jeux de paume que j’envisage en votre Paris. Du Roi au plus petit valet, tout un chacun veut s’y mettre ! […]
— Suivez-vous, en votre pays, les mêmes règles que nous Milord ? dit M. de Nançay, civilement souriant.
— Toutes, aux paroles mêmes, sauf que, avant de servir, vous dites : « Tenez ! » et nous disons : « Tenetz ! » que d’aucuns de nos ignoramus qui déconnaissant la langue française prononcent « tenis » !
— Et usez-vous des mêmes esteufs ?
— Nous usons des vôtres, les nôtres étant mal bondissants.

p. 395, à propos de l’homosexualité, et 396 :

[…] Mais lecteur, bien tu sais que je ne suis ni attiré ni repoussé par ces fantaisies-là, les trouvant comme étrangères à ma complexion, tant est qu’enfin, je les souffre sans trop de sourcillement chez les autres, encore qu’elles soient tenues pour fort peccamineuses par nos Églises et fort durement punies par le bûcher — châtiment qu’en mon opinion, on eût pu laisser au souverain juge le soin de décider en l’autre monde, au lieu que de se jeter en celui-ci en ces cruelles extrémités.

Je n’ignore point que d’aucuns ne manqueront pas de tordre le nez à me voir ainsi m’enroturer au souper avec une chambrière et deux petits valets. Mais pour moi qui, à Mespech, fus élevé à l’ancienne, primitive et rustique mode, qui veut que le domestique mange avec le maître, je n’y vois pas malice et n’y crois pas déchoir, cuidant en outre que si la chambrière est bonne à mettre au lit, elle le doit être aussi à mettre à table, la vue suppléant, en ce cas, au toucher. En outre, je tiens qu’il n’est souper si délectable qui puisse se passer de la compagnie de nos semblables et à dire enfin le vrai tout à trac, mon écuelle s’ennuie quand je suis seul.

N’en déplaise à de certaines gens, je ne laissai pas que d’observer aussi que Nicotin et Corinne étaient d’apparence saine et salubre, l’œil clair, le teint lisse et l’haleine fort fraîche, et j’oserais dire que j’étais plus ragoûté de prendre le potage au pot avec le même cuiller qu’eux que je le fus en de certains dîners chez des grands (que je ne veux nommer) où je tâchai, en me cachant, à essuyer le commun outil du pli de ma serviette, tant la boutonneuse bouche dont il sortait m’inspirait peu de fiance. Ha ! Comme j’aimerais qu’en ce royaume, les raffinés au moins mangent comme nos bons et propres Suisses qui, en leurs repues, baillent un cuiller à chaque convive afin que chacun soit assuré de ne porter à sa lèvre que ce qui l’a déjà touchée.

p. 397


— Mais devant que vous nous laissiez, mes mignons, dit Corinne, je veux que nous portions une tostée à M. de Siorac, avec le vœu qu’il soit autant heureux et félice en ses amours qu’il est superbe en sa vêture.

Ayant dit, elle plaça au fond d’un beau verre de cristal garni de filets d’or une croûte de pain rôtie qu’en Paris on appelle tostée (dont les Anglais, à ce que j’ouïs, ont fait toast, cette nation étant accoutumée à nous singer en tout), lequel verre elle emplit à ras bord d’un beau vin de Bourgogne, puis, y trempant ses mignonnes lèvres, en suça une gouttée et le tendit à Miroul qui, entendant incontinent cette cérémonie (en notre Périgord pourtant tout à plein déconnue) en but une longue lampée et plus grande encore, celle qu’avala Nicotin avant que de me tendre avec grâce la coupe, laquelle, prenant à mon tour à deux mains, je vidai à cul sec (avec toute la gravité que me parut appeler l’occasion) et, saisissant la tostée qui était tout au fond — ce que je pense je devais faire —, la gloutis galamment.

p. 413


— Ha ! femmes ! Ha ! filles ! Ha ! demoiselles ! dit le curé Maillard en martelant son pupitre du poing, vous qui ne vivez que de vanités et de lubricités, prenez garde ! Vous qui ne savez que faire pour induire les hommes en tentation ! Vous qui vous pimplochez la face pour attirer le chaland ! Vous qui vous mettez sur la tête ces belles perruques et ratepenades dont le cheveu blond s’éparpille et ondoye sur vos fronts emperlés ! Ha ! femmes, que faites-vous ? Le Seigneur vous a donné un visage et vous vous en inventez un autre ! Le Seigneur vous a donné un corps et vous vous en façonnez un autre ! Vous remontez et pommelez vos tétins par des basquines ! Vous gonflez vos hanches par des vertugades. Vous rondissez vos croupières par de faux culs ! Vous vous haussez sur des talons, vous minaudez, vous prodiguez souris et œillades, vous vous dandinez en marchant, de sorte que seulement vous envisager, c’est déjà grièvement pécher !

p. 658

… prêta à Giacomi une vêture de velours bleu de nuit dont le maestro fut fort aise, n’étant pas ennemi de sa terrestre apparence, je le dis sans en faire péché, ne voulant paille-poutrer l’œil d’un ami.


À propos de termes passés dans la langue anglaise, notons le terme « skepticisme » (p. 653), le fameux « labour » pour désigner le travail (labourer = travailler), « léthal » pour « mortel », le « prédicament » pour « situation ». Le mot « barguigner » a survécu dans l’anglais bargain, de même que « rober » (voler) et « robeur » (voleur) dans les mots « rob » et « robbery ».


Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message